On ne peut pas reprocher à L’Indép de ne pas avoir fait un article sur le livre que l’ex ami et avocat de trente ans a consacré à Georges Frêche. Le compte-rendu est, en plus, au millimètre près, de la même taille que celui qui, était le même jour (27 février), consacré à l’opuscule de Frêche. Ça à toutes les apparences d’une égalité de traitement, mais seulement les apparences.
« André Ferran : sans haine et sans crainte », titre l’article. On est loin du pavé dans la mare que jette l’auteur. Le sous titre est tout aussi soft : « L’ancien avocat de Frêche publie un essai pour donner à voir le personnage qu’est devenu le président sortant ».
Le reste du papier est à l’avenant : tiède, inodore, sans saveur. Le choix des passages puisés dans le livre est révélateur :
« J’ai voulu comprendre le personnage à travers ce qu’il nous livre de lui ».
« C’est un homme honnête. Il n’est ni mon mentor, ni mon maître, je ne lui dois rien. Au contraire, je l’ai beaucoup aidé, je faisais partie des compagnons du début ».
« Puis les années ont passé et son caractère a évolué, l’âge ne lui a pas apporté la sagesse mais au contraire une certaine forme d’exigence ».
« Il n’a même pas voulu entendre que le changement de nom d’une région devait passer devant l’Assemblée Nationale ».
Et la dernière qui sert de conclusion à l’article : « Je n’ai jamais voulu avoir une carrière politique et ce n’est pas maintenant que ça va commencer. Je ne cherche pas à obtenir la moindre gloriole non plus ».
Frêche est à peine égratigné.
Ce choix de citations insipides n’est pas fidèle, n’est pas représentatif du livre. Habitué aux papiers d’Estelle Devic sur Frêche, nous sommes prêts à parier qu’elle n’a poursuivi qu’un but, qu’elle a d’ailleurs atteint, ne pas donner envie de lire le bouquin d’André Ferran.
Ci-dessous une présentation du livre d’André Ferran qui comporte de très nombreuses citations. Comme vous allez le vérifier ça n’a rien à voir.
Frêche : Le pouvoir rend fou !
L’ancien avocat de Georges Frêche jette un pavé dans la marre
André Ferran avoue que ce livre n’a pas été facile à faire : « ça a été moralement et psychologiquement très dur ». Une difficulté et une démarche qu’il éclaire avec une phrase célèbre de Jean Jaurès placée en début d’ouvrage : « Le courage, c’est de chercher la vérité et de la dire ». Jaurès un homme du sud, dont le verbe faisait appel à l’intelligence des hommes.
Alors jeune avocat et militant socialiste, André Ferran a fait la connaissance de Frêche quelques années avant que, en 1977, il ne s’installe aux commandes de la ville de Montpellier. Il animait Citoyen et Urbanisme une association qui a servi de rampe de lancement à Georges Frêche. Il est ensuite devenu le conseiller juridique, l’avocat de la ville. L’homme qui démine les dossiers bien plus souvent qu’il ne les plaide devant les tribunaux. Il a été de la grande aventure urbanistique qui a transformé Montpellier. Il était aussi l’avocat personnel de Georges Frêche. Un homme qu’il a admiré. Aujourd’hui, il le descend de son piédestal : « Un jour encore, le matin, bien reposé, il gratifie ceux qu’il croise de la dernière paillardise à lui offerte par un courtisan. Une friandise qu’il apprécie toujours. Si, parmi eux, se trouve une femme, il est au comble de la jouissance – on n’est pas dans l’anecdote. Cette inclination partageuse-là est devenue le fleuron du socialisme fraternel et généreux de Frêche. Mais le soir, il éructe quelques opinions sur tout et tous, au hasard d’improvisations vengeresses, humiliantes ou injurieuses, desquelles jaillissent des flashs d’inconscient qui sidèrent, le révélant dans un matériau autre que celui exposé en vitrine. Le reste du temps, Frêche « fait des coups », toujours sans préparation, souvent pulsionnels. Machiavel, c’est pour la légende. Parfois, bingo ! Ça marche ! Vite les médias, il se répand, en rajoute, se vautre. Ah ! Le visionnaire ! Oubliés les échecs, la Septimanie avortée, les lycées débaptisés, etc. ».
L’ENFANCE DU CHEF
André Ferran ne se contente pas de faire le portrait de Frêche tel qu’il est devenu. Il cherche à comprendre son caractère et sa personnalité : « Ce qui frappe d’abord ceux qui l’approchent, c’est sa pauvreté psychologique dans ses rapports aux autres, en regard de son intellect multiforme et riche. Comme s’il avait pris toute la place disponible pour mieux s’épanouir et s’imposer en maître. « Par ma mère, j’ai été formé machiste », confesse Frêche (Il faut saborder le PS, 2007, conversation avec Alain Rollat, éd. Seuil) ; « J’ai reçu une éducation machiste, continue-t-il, celle de l’homme placé au centre du monde. Comme elle était institutrice, je devais être premier partout. Quand je n’étais que second, elle m’engueulait. Quand elle me disait “tu es second”, elle me le disait avec un de ces mépris…» ; et encore « C’est ma mère quand j’étais petit qui m’avait passionné pour l’histoire … Pour faire plaisir à ma mère, j’avais tous les prix. J’étais la “grosse tête de la classe” » et puis : « Je devais aussi séduire les plus jolies filles». Ce savoir, qui a bâti l’enfant et son accessoire avaient pour vocation de nourrir et muscler son intellect, non point pour l’amener vers autrui, le connaître, apprendre à l’aimer, et peut-être à le servir, mais pour lui être supérieur et mieux le dominer. C’est pourquoi dans les propos, les façons de faire et les écrits de l’homme qu’il est devenu, on ne peut rien trouver ressemblant à une main tendue, fraternelle, ou même simplement à l’offrande d’un soupçon de chaleur humaine vraie. Cette éducation et l’usage auquel elle était destinée oubliaient un peu vite que l’acquis culturel n’est pas le seul dénominateur commun dans les confrontations entre les êtres. Et que stériles sont les combats de l’esprit sans dimension humaine : perdus d’avance. Lourd handicap pour l’individu sans doute, mais terrible « boiterie », tôt ou tard, visible et paralysante, impropre à une carrière politique qui impose souplesse et doigté psychologiques… Frêche n’a été formé ni pour les ambassades, ni pour les médiations. Il passe en force ; il ne mène pas les hommes, il les malmène pour les atteler à son char. Son agressivité systématique, son mépris claironnant de tous ou presque, la supériorité qu’il se prête sont les paravents qui participent de ce cynisme. Il en use pour tenir à distance de lui ceux qu’il ne comprend pas, ceux qui l’impressionnent ou qu’il craint ; ceux qui peuvent lui être préférés par les militants du parti. La hantise de n’être pas toujours le premier ! »
UN GRAND BLUFFEUR !
André Ferran s’attaque au mythe qu’entretiennent ses laudateurs patentés, comme récemment le Midi-Libre : « Une machine intellectuelle redoutable, un puits de science et de culture, un visionnaire hors-pair, travailleur et inventif, un monstre de mémoire "capable de vous conter 2 000 ans d’histoire en deux heures" de l’aveu même de son ami Alary »
Bien qu’il ne fréquente plus les prétoires, André Ferran est resté une fine lame : « Porteur de grande culture faite d’authentique science, sans respect pour ses auditoires, il engouffre dans ses discours des contre-vérités, de larges tranches d’histoires de pays étrangers, souvenirs de ses cours magistraux, et bluffe à tort et à travers pourvu que cela le fasse mousser, quitte à dire le contraire plus tard. Seul compte l’impact immédiat pour son équilibre profond et sa propre image, celle qu’il croit être la meilleure pour lui. Il faut dire que le bluff est sans doute la meilleure corde qu’il ait à son arc, parce qu’il est accessible au plus grand nombre... » Un style qu’André Ferran résume d’une formule savoureuse : « Frêche arriverait même à faire passer des oeufs d’autruche pour des dragées de baptême auprès de ses auditoires ! ». Et comme l’ajoute l’auteur, Frêche en fait l’aveu sans complexe : « Ce qui est bien avec l’histoire, c’est qu’on peut faire avaler n’importe quoi à des gogos. »
Le Frêche visionnaire est également mis en pièces. André Ferran est sans pitié. Il rappelle que le grand urbaniste, le visionnaire de la ville, c’est Raymond Dugrand, premier adjoint de Frêche dans les années 1970-1980. Usé par Frêche, il est parti en claquant la porte.
REPUBLIQUE BANANIERE
Dans la seconde partie du livre consacrée aux méthodes de Frêche, l’auteur s’arrête sur le fonctionnement, pas très catholique, de la fédération du Parti Socialiste de l’Hérault. Elle est tenue par Robert Navarro, son secrétaire qui est aussi un élu important, sénateur et vice-président de la région. Cette fédération est une véritable république bananière : « C’est ainsi que des élus, et non des moindres, ont mis le doigt sur le gravissime problème Navarro pour pointer au grand jour la perverse dérive de la Fédération. Le président Vézinhet, en tête, s’insurge : "Aujourd’hui, je verse au parti 2 500 euros tous les mois ; j’ai quand même le droit d’avoir des comptes. Or, ces comptes, nous ne les avons pas. En tant que député, je ne connais même pas le nombre de militants de ma propre circonscription; mais dans quelle république bananière vivons-nous ? "
Le 22 novembre 2008, il (Vézinhet) déclare encore au Midi-Libre à propos du vote des militants pour, après le Congrès, élire le ou la Première secrétaire du PS: «Nous avons dans cette Fédération une section hors-sol, les statuts du parti disent que l’adhérent doit demeurer ou travailler dans le territoire de sa section" »
LA MYSTERIEUSE SECTION HORS-SOL
« Comme dit Frêche : "Tout le monde triche". Mais les scores à la Ceausescu enregistrés dans l’Hérault n’ont rien à voir avec le niveau national. La Fédération fait marcher les militants au canon – la section hors sol que dirige Navarro est son domaine réservé. Il en est le secrétaire ; sa femme en est trésorière. Impossible de connaître les inscrits ; Mme Navarro vient d’être désignée au Comité national du PS à Paris. "On ne nous a jamais fourni les comptes, je ne veux pas que ma cotisation serve à des postes de budget dont on ne sait rien, ma démission du PS est une sorte de cri d’alarme." s’indigne encore Jacques Atlan. Cette déclaration carrée mérite une exégèse. La "tricherie", ce mot est ici un euphémisme ! On devrait parler du trucage des résultats définitifs des votes, ceux prétendument obtenus dans la fameuse section hors sol étant comptabilisés pour les obtenir. Elle est constituée de près de quatre cents inscrits qui seraient éparpillés de part le monde et regroupés autour d’un Navarro au grand coeur, qui les accueille en respectant leur besoin d’anonymat… »
« DERIVE MORALE »
Une grande partie du livre est consacrée aux œuvres de Frêche. Il aurait fallu plusieurs volumes pour raconter tous ses hauts faits et relever ses plus fortes déclarations depuis qu’il est devenu président de la région en 2004. Au travers des cas qu’il étudie, des affaires qu’il met à plat, l’ancien bâtonnier de Montpellier montre bien comment Frêche fonctionne.
Comme le souligne justement André Ferran, la délirante histoire de la Septimanie illustre bien le mépris que Frêche a pour la réalité et pour les hommes. Il ne respecte rien. Ne pouvant tout retenir l’auteur fait l’impasse sur la liquidation du Centre Régional des Lettres. Frêche avait justifié sa décision en déclarant : «La qualité littéraire ne saurait suppléer à la déviance morale. ... En 1945, Drieu la Rochelle, Brasillach et Céline méritaient d'être fusillés. Alors, ma réponse à moi, c'est "feu sur Drieu la Rochelle".» Ubu roi n’est pas une fiction.
En matière culturelle, on retiendra surtout les dégâts du Frêchisme. Et parmi eux le retrait des subventions à Visa pour l’image. Un des rares dossiers sur lesquels Frêche a fini par revenir en arrière en mesurant les conséquences néfastes qu’avait sa décision de couper les vivres à la manifestation culturelle nationalement la plus médiatisée de la région. Mais combien d’autres victimes moins connues ne se sont pas relevées de l’arbitraire ?
STATUES DE MAO ET DE LENINE
André Ferran s’arrête sur la dernière folie de Frêche, l’installation de statues de douze hommes qui ont marqué le vingtième siècle. Le président à ces dernières semaines remis son projet à l’honneur en se faisant photographier derrière son bureau sur lequel était aligné les dix statues en miniature : Churchill, Roosevelt, De Gaulle, Mao Tse-Toung, Lénine, Ghandi, Mandela…Georges Frêche a déjà, à sa façon, justifié le choix de Mao : "Il a tué 10 millions de personnes, mais c’est rien du tout pour les Chinois, ça va, ça vient… Mais Mao Tse-Toung, il a changé le monde !" Les zélateurs patentés ne manqueront pas de proposer l’érection d’une statue à l’effigie du plus grand homme du Languedoc Roussillon. Qui ? Georges Frêche ! Evidemment ! C’est quasiment prévu car les citoyens pourront choisir les personnages de deux statues, ce qui permettra d’amener leur nombre à douze. Où s’arrêtera Frêche ? Il ne faut pas se fier aux apparences et à l’arrogance qu’affichent les Frêchistes. Leur système prend l’eau de toute part. André Ferran le démontre et il en est lui-même un très bon exemple. Qui aurait, il y a deux ou trois ans, imaginé l’avocat, l’ami de Georges Frêche, ruant dans les brancards.
PLUS RIEN A VOIR AVEC LA GAUCHE
Une fois refermé ce livre de cent trente pages qui se lit facilement, on sait mieux qui est Frêche, comment il fonctionne, sur quoi il s’appuie. L’intérêt de ce témoignage doit beaucoup à la personnalité de son hauteur, un socialiste, un humaniste aux convictions profondément enracinées. Cette légitimité donne du poids et du crédit à cette démonstration implacable d’où il ressort que Frêche n’a plus rien à voir avec les idées, les valeurs et les pratiques d’un homme de gauche.
UN DESPOTE !
"De dérapages en déraison, Frêche se démasque" raconte l’histoire d’un narcissique que plusieurs décennies d’exercice du pouvoir ont rendu encore plus narcissique. Son ego n’a cessé d’enfler, d’enfler, au point d’occuper tout l’espace. Une croissance facilitée par le peu de résistance qu’elle rencontrait, par la faiblesse des contre pouvoirs. C’est ainsi que l’on est, ces dernières années, parvenu à un stade quasiment pathologique. Le pouvoir rend fou. Qui le sait mieux que nous, ici en Languedoc-Roussillon ? Fabrice THOMAS
André Ferran, De dérapages en déraison, Frêche se démasque. Edition Chicxulub. En vente à la librairie Torcatis et dans nombre de maisons de la presse du département. 15 euros.
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