Découpés dans d’anciennes étiquettes de vin doux naturel à dominante de rouge et de noir, les personnages surgissent, nous appellent, nous interpellent. Ce sont des femmes, une première rit et danse, au tournant d’une page une autre au masque de fantôme fait mine de crier : «hou ! » pour nous surprendre et nous effrayer, une autre encore lève les bras, vient à notre rencontre et semble dire : «enfin vous voilà ! je suis contente de vous voir !», plus loin une gaie, puis une triste… Et pour le texte ? C’est pareil…

On ne peut pas entrer dans ce livre, écrit en catalan, sans accorder l’attention qu’ils méritent à ces collages de Claude Massé. Qui illustre qui, d’ailleurs ? Le texte les images ou les images le texte ; collages d’images contre collages de textes. Mais attention à ne pas mettre trop vite d’étiquette… de vin ou autre.

Il n’y a pas de hasard si ces deux compères et amis de longue date se retrouvent dans une même démarche. De part et d’autre, les moyens utilisés sont dérisoires, mais très expressifs. De part et d’autre, il s’agit de collages, de pièces rapportées…

Car c’est bien là, en effet, une des définitions possibles de ce néologisme quéraltien et catalan : "escriptograme" —édités par El Retall Afegit (passe moi la colle que je t’en remette une couche)— Les "escriptogrames" sont des bribes, des extraits, des fragments. Lecteurs et exégètes, puisqu’il n’y a pas de vérité, «La vida fa caure en runa la més testarruda veritat d’escola» (n°8), rayez donc de votre vocabulaire les termes malheureux d’aphorisme, réflexion, sentence, maxime, formule ou axiome… Car Quéralt déjà s’insurge : «Ce sont des anti-pensées», «ce sont des jeux.»

A l’image de "l'escriptograme" n° 147 qui donne son titre à ce recueil «La llet no m’emborratxa», voilà donc, numérotées, 170 anti-pensées à tiroir, double sens et plusieurs niveaux, tour à tour, ludiques, poétiques, nostalgiques, provocatrices et revendicatrices, mais pas forcément après tout, car leur auteur est un maître manipulateur qui ne se laisse enivrer ni par le lait, on l’a dit, ni par l’eau tiède. Dès le début, il incite d’ailleurs le lecteur à la vigilance et la méfiance : n°1 «La paraula curta no és una paraula reduïda.» arrive de suite après, en deuxième position, ce cri pour sa langue maternelle, le catalan : «Deixar una llengua per una altra, també és exiliar-se.» Les "escriptogrames" en étant des bribes, des fragments, des extraits un temps écartés et rangés dans une boite, restent les témoins, les stigmates d’un moment, une discussion, un souvenir, une phrase, une scène, un poème, un article, un livre, sortis du contexte, échappés du carcan, libres peut-être.

En ouvrant cette boite, Quéralt parle de la vie, des mots, du début, de la fin, entre les deux du destin des peuples, des luttes, «du passé qui passe toujours mal, comme un mauvais café», de la bêtise humaine, mais aussi des chansons d’amour qui peuvent faire arrêter les voitures.

Entre nostalgie et ironie, entre tristesse et sourire, le long de cette route, de loin en loin, il interpelle le lecteur : «Escriure ? Sí. – Escriure per no res ? – He, he ! Perquè no ?» (n°40), il s’adresse à lui directement, l’apostrophe, «Amic,» le tutoie : «Entre tu, que m’estàs llegint, i jo , segur que hi haurà hagut algun enredament semàntic, o algura discrepància d’humor, peró si segueixes progressant amb mi, t’ho agraeixo i et saludo.» (n°138)

Mais déjà on arrive au n°168, la boite est presque vide. Lui, homme de grande culture, qui connaît tout, ou presque, a tout lu, ou presque, farfouille et en sort un antépénultième papier froissé : «Tants llibres fan cara de mico !». Il lève les yeux vers nous : «No sempre es pot evitar de mostrar-se a la fira de les vanitats.» (n° 169). Et de conclure par un dernier trait : «… frase anodina, sensa gràcia, que volies repudiar i que, ara, et salva de l’amenaça de l’enuig.» (n°170). Si tout pour finir n'était en effet qu’un jeu pour tromper l’ennui existentiel qui nous mine.

Vous étiez prévenus, Jaume ou Jacques, Quéralt est toujours un provocateur. Mais un provocateur brillant qui jamais ne se dévoile ni ne se livre et préfère conserver avec la vie et les choses une distance narquoise. Sorte de Socrate catalan, une fois encore, il nous retourne nos questions et nos interrogations avec cette ironie amusée. Ses amis et admirateurs le reconnaîtront bien dans ce livre-là.

Ce livre de Jaume Queralt n’est pas à mettre dans toutes les mains, il n’est même pas sûr que vous puissiez le trouver du tout. Il est probable que c’est lui qui vous trouvera, que c’est lui qui vous choisira. Attention ceci ne se produira qu’une fois, alors à ce moment-là ne laissez pas passer votre chance. Et surtout savourez-là.

La llet no m’emborratxa Escriptogrammes de Jaume Queralt amb dibuix i collages de Claudi Massé Ed. El Retall Afegit. 2001. …Et ultime provocation, ce livre n’est pas diffusé en librairie.

Illustration : Bellíssima Conxita ! collage de Claude Massé - 26 janvier 2000