Le tramway fait un carton en librairie ! La formule est lapidaire et sied fort mal à l’auguste écrivain. Tant il est vrai qu’il est de rigueur de parler avec déférence de Claude Simon. Claude Simon, icône du nouveau roman, canonisé par l’université, nobelisé par le parlement suédois, on ne touche pas à Claude Simon ! ----

Mais on ne le lit guère plus, hélas ! Sauf que. Les libraires de Perpignan n’hésitent plus à parler de "phénomène" à propos de son dernier livre, Le tramway, qui connaît depuis sa sortie en mars dernier un énorme succès et figure parmi les meilleures ventes de l’année au rayon "littérature française". Chez Privat, il a fait un score équivalent au très médiatisé 99 F de Frédéric Beigbeder ; chez Torcatis, il a carrément cassé la baraque avec plus de 430 exemplaires vendus ! Et à la Maison de la presse de Perpignan, quai Vauban, il a réalisé des ventes dignes d’un best seller.
Signe d’un engouement hors du commun, plusieurs luxueux exemplaires "de tête", numérotés et imprimés sur vergé, ont été vendus dès les premiers mois et pas forcément aux habitués bibliophiles. Les ventes, bonnes durant les semaines suivant la sortie, n’ont faibli ni cet été, ni cet automne et à voir les ventes réalisées chez les principaux libraires de Perpignan en décembre, il y en a quelques-uns qui ont dû trouver le dit livre, dans leur chausson au pied du sapin de Noël. On est bien au-dessus du niveau de vente habituel pour un roman de Claude Simon, à Perpignan, du moins.
Certains craignent même qu’il n’y ait eu un malentendu entre le grand écrivain et son nouveau public. Présenté au moment de sa sortie dans la presse régionale comme un livre "sur le tramway", les premiers acheteurs furent, parole de libraires, tous les amateurs de LIR (littérature d’intérêt régional) puis tous les nostalgiques du tramway qui reliait Perpignan à Canet, synonyme pour beaucoup des premiers dimanches à la mer, de l’enfance et d’une certaine insouciance très “entre-deux-guerres”. Et si les Perpignanais ont pris le tram de Claude Simon, quelques libraires en viennent à douter qu’ils soient tous arrivés jusqu’à Canet. Le succès d’aujourd’hui n’est-il pas inversement proportionnel à la frustration ressentie par certains de ne pouvoir accéder à cette œuvre immense —et reconnue comme telle avec la consécration internationale que représente un prix Nobel— mais qualifiée depuis toujours de difficile, de confidentielle. Et pourtant Simon parlait du vent, de notre vent, la Tramontane, de sa mère catalane, de son enfance roussillonnaise, de sa maison de Perpignan, rue de la Cloche d’Or… une grande partie de son œuvre est puisée dans ces souvenirs.
Avec ce roman, de loin le plus accessible, pour la première fois peut-être, se produit la rencontre, la collision entre la mémoire collective des Roussillonnais et la mémoire du grand écrivain. Si grand que nous n’avons jamais pu le faire tout à fait nôtre, si Parisien, avec sa " clique " des Editions de Minuit, si proche pourtant, lui qui vit une grande partie de l’année à Salses.
Le Tramway, Claude Simon. Editions de Minuit, 2001. 12,20 euros.