Non, ce ne sont pas là les photos en noir et blanc d’une journée d’été ordinaire au bord de la Méditerranée.

Devant l’objectif, Salvador Dali. L’artiste qui a le plus joué avec la plume des journalistes, avec les objectifs des photographes…

Derrière l’objectif, Jean Dieuzaide, en passe de devenir l’un des plus grands photographes français de l’après-guerre.

Quand Dieuzaide se rend à Cadaquès et sollicite un rendez-vous avec Dalí pour une séance de photos, il est déjà connu et reconnu. Quelques années plus tôt, il avait été le seul à photographier la libération de Toulouse, il avait aussi réussi un des premiers portraits publiés en France du général De Gaulle. Dès la fin des années 40, il travaille pour l’édition de beaux livres et en ce tout début des années 50, il a déjà remporté plusieurs prix prestigieux, en France comme aux Etats-Unis, et photographié quelques artistes et célébrités.

Quand il frappe à la porte de Dalí pour le photographier, en juillet 53, le maître commence par refuser. Ne voyant sans doute pas l’intérêt de faire tomber une miette de sa célébrité surréaliste et de son aura hyper géniale sur un petit photographe de rien du tout sous prétexte qu’il a fait le voyage.

Dieuzaide comprend qu’il doit trouver mieux et convaincre. Il revient au bout de dix minutes, frappe à nouveau à la porte, et annonce qu’il veut faire un Dalí-dans-l’eau. Dalí est sensible à la tournure et accepte.

Jour dit, heure dite : Dalí attend le photographe, en peignoir blanc et vigatanes noires, il est prêt pour la séance. Dalí prend la pose, yeux ronds, petites fleurs fixées au bout de ses daliniennes moustaches, drapé de son peignoir comme un empereur romain de sa toge, Dalí de l’eau jusqu’en haut des épaules, Dali et son bâton d’évêque, puis Dali en chemise cow-boy… Dali pose et compose.

Henri-François Rey a écrit : «Dali est un oursin. Cet animal a la réputation d’être comestible, mais il se défend par tous ses piquants dressés. Difficile à saisir, difficile à manier. Il faut le connaître, et savoir qu’il existe un coup de main pour le trancher en deux pour enfin découvrir son intérieur.» C’est ce que Dieuzaide doit parvenir à faire en quelques clichés. C’est ce qui rend si intéressantes ces quelques heures, ce jeu ou ce duel : qui va céder quoi ; qui va lâcher quoi…

D’autre portraits réalisés par Dieuzaide sensiblement à la même époque, et présents dans cette exposition, sont révélateurs par leurs différences d’avec le travail fait avec Dalí : Marie José Nat, assise à la terrasse d’un restaurant, a posé ses couverts et s’est retournée vers l’objectif en souriant. Boris Vian pris dans le feu d’une discussion, regarde un personnage hors champs. Pablo Casals vaque tranquillement à ses occupations. Vie, mouvement, spontanéité…

Dalí s’est accroupi dans l’eau qui effleure ses épaules, la tête légèrement en arrière, les moustaches fleuries, les yeux plissés. Tout d’abord, on pense que ses yeux sont fermés, mais non, il continue de surveiller, comme un félin à l’affût, attentif à l’extrême. Qui est la proie ? Qui est le chasseur ? Dalí, Dieuzède, nous qui regardons ?

Comme toujours les tirages de Dieuzaide sont d’une qualité exceptionnelle. La petite histoire veut qu’il les réalise lui-même «aux sels d'argent virés ou non partiellement à l'or». Autour de la tête de Dalí, la mer et le ciel sont légèrement atténués, la lumière baigne le visage donnant au grain de peau tout son volume, tout son relief. Et quand Dalí fait de gros yeux ronds, on dirait la tête tranchée d’un saint Jean Baptiste, posée sur un plateau d’argent, sur lequel se reflète la lumière.

Car c’est bien de lumière dont il est question. Dalí a beau faire le pitre pour échapper à la prison de l’instantané photographique, c’est bien son âme que le photographe a capturé, ou du moins une certaine vérité, d’une certaine journée de juillet 53, au bord de la Méditerranée.

Quatre images en couleurs inédites sont aussi présentées au public, ce qui n’est pas si courant pour ce grand défenseur du noir et blanc. Ces quatre ektas (pris à la même date) ont été merveilleusement restaurés par filtrage (et non par correction numérique) dans un studio toulousain spécialisé puis par Créapolis, quatre images inédites parmi des dizaines de milliers d’autres qui dormaient dans les archives de Jean Dieuzaide.

En fin d’exposition, le souvenir d’une polémique Dali-Dieuzaide, qui ne présente aucun intérêt, pas même anecdotique, tombe un peu comme un cheveu dans la soupe. Elle ne rabaisse pas Dalí et ne grandit pas Dieuzaide. Et vice versa. Le rappel avec des coupures de presse de journaux espagnols de l’époque conspuant le petit photographe français qui avait l’air d’attaquer un grand maître alourdit le climat de cette très belle exposition et c’est dommage.

Avec le temps, le Dalí dans l’eau de Dieuzaide est devenu une des photos les plus emblématiques de Salvador Dalí… A tel point qu’elle semblera familière même à ceux qui la voient pour la première fois. Comme si la dose de vérité qu’elle contenait faisait d’elle une évidence.

Dieuzaide a continué de photographier son temps sans rester cantonné dans la voie des célébrités. Ni dans aucune autre voie, non plus du reste. Puisque son œuvre, dont une immense partie reste à découvrir, couvre tous les domaines possibles : architecture, portraits, photographies aériennes, reportages, natures mortes… En 1974, il a fondé à Toulouse la Galerie du Château d’Eau, première galerie municipale de France uniquement consacrée à la photographie, aboutissement d’une vie et d’une œuvre au service de sa passion et d’un long travail pour faire reconnaître la photo comme un art à part entière.

Après le Dalí de Whitaker, le Dalí de L’Indépendant, celui Gérard et Thomas d’Hoste… cette exposition est la cinquième qui soit consacrée au maître de Cadaquès dans cet espace du couvent des minimes qui lui est dédié. C’est la grande exposition du moment, à ne manquer sous aucun prétexte !

Dalí de Jean Dieuzaide. Du 23 janvier au 14 avril, de 11h à 17h30, sauf le lundi. Espace Dalí – Couvent des Minimes. Entrée libre