Ils font l'objet de blagues, d'insultes ou de quolibets et chacun les a déjà vus, ces bonshommes rouges chevauchant leur mobylette, à contresens (“en levrette” dans le langage des coursiers), grillant les feux rouges, à fond sur les trottoirs , conduire "comme des livreurs de pizzas", tels des chevaliers d'une société de consommation dont le blason représente la molle galette transalpine.

On les dit exploités, maltraités, perpignan-toutvabien a voulu en savoir un peu plus sur ces hommes en rouge qui sillonnent notre ville à tombeau ouvert.

Le salaire de la peur

David, 22 ans, a remplacé un ami à lui qui venait de se faire virer d'une boîte à pizzas perpignanaise. Malgré les mises en garde de son copain, il a besoin d'argent de poche. «Je devais soi-disant faire vingt heures par semaine, et j'en faisais en réalité une trentaine. Bien entendu, ces heures supplémentaires étaient non rémunérées. J'ai fermé ma gueule parce que j'étais bien content d'avoir cet argent de poche. Le patron n'est pas con, il comprend bien qu'on est des jeunes et qu'il peut en tirer ce qu'il veut. Tous les livreurs en parlaient, mais personne ne disait rien. Pourtant, on était payé le SMIC, et on gagnait pas lourd en pourboires, de l'ordre de 50 à 100 balles par semaine. On te demande de livrer dix pizzas par soir en deux heures trente, or ce n'est pas possible.» Sylvain, pour sa part, est devenu livreur après avoir répondu à une petite annonce dans un journal gratuit. Il confirme les dires de David : «Ils avaient besoin d'un livreur, et moi de thunes. J'ai signé un mi-temps et je devais finir à 23 h. Mais je n'étais jamais chez moi avant minuit, 1 h. Évidemment, ces heures n'étaient pas payées. Et puis ce n'est pas génial de travailler tard quand tu as cours le lendemain matin.»

Personne ne peut rien pour eux

À l'inspection du travail, on a, comme tout le monde, entendu parler de problèmes liés aux petits boulots des étudiants, mais ces derniers restant peu de temps dans leurs entreprises, ils n'intentent pas de procédure contre leurs patrons. Et comme l'inspection compte un inspecteur et deux contrôleurs pour cette moitié du département… Pourtant «ils peuvent me contacter sous la forme qui leur sied et leur anonymat est garanti», assure David Serrano, inspecteur à Perpignan. «Leurs problèmes sont à prendre en considération et ma porte ou ma ligne de téléphone sont ouvertes.» Sur le travail au noir, ou illégal, l'inspecteur estime que «si toutes les entreprises du département étaient vertueuses, il y aurait 5 000 chômeurs de moins.» Durant leurs brèves carrières, les livreurs de pizzas ne sont bien évidemment pas syndiqués. «On suppose que les contrats ne sont pas très clairs, que les 35 h ne sont pas respectées, mais on n'a aucune info», dit-on à la CGT, organisation habituée à en découdre sur le plan du travail illégal dans les P.-O.

Tu prends tous les risques

Les jeunes disent subir d'importantes pressions. «Quand on ne trouve pas le lieu de livraison, il faut rapporter une bouteille de vin ou d'autre chose gratuitement au client, ce qui est déduit de notre paye.» Avec toutes ces pressions sur la rapidité de leurs courses, on comprend que les livreurs conduisent comme des dératés. «De toute façon, il faut faire le plus de clients possible, reprend Sylvain, et la seule manière d'y arriver, c'est d'y aller le plus vite possible, et de revenir le plus vite possible.» «Si je respectais le code de la route, je ne me faisais que cinq clients donc cinq pourboires», explique Thomas, «alors que comme ça on peut en faire jusqu'à 15 dans la soirée. Les scooters sont débridés à fond. J'allais jusqu'à 100 km/h avec. A chaque carrefour, tu prends tous les risques. Quand je suis tombé, j'étais à 80 km/h. Heureusement, je n'ai rien eu de trop grave comparé à d'autres.» David va encore plus loin : «on t'oblige à faire toutes les infractions possibles. Ils te conseillent de les faire et tu n'as pas vraiment le choix. Évidemment : si tu te fais prendre, c'est pour ta pomme ! Ça m'a occasionné un accident boulevard Jean Bourrat en coupant la route. Je n'ai rien eu comparé à d'autres, comme un livreur qui, par exemple, a eu le pied fracturé.»

«Écrasés de la même couleur que leurs pizzas»

A Paris, les deux roues représentent 10 % de la circulation, mais ils sont impliqués dans un accident sur deux. Et, sur les 6 000 à 8 000 coursiers ou livreurs sur deux roues motorisés qui travaillent à Paris, un sur dix est accidenté chaque année. A la brigade des accidents de la Police Nationale, on ne tient pas vraiment de statistiques sur le sujet, les coursiers étant, ici, à Perpignan, bien moins nombreux qu'à Paris, où la ville est quadrillée par les hommes en rouge. Les policiers disent tout de même «trouver ça plus drôle quand c'est un livreur de couscous qui tombe : ça s'étale partout.»

Comme des sauvages

A la sécurité routière, on rigole moins du sujet, et M. Raveaux, directeur départemental, rappelle la vertigineuse progression des accidents de deux roues. «Cette augmentation n'est pas particulièrement due aux livreurs de pizzas, mais à un comportement global des ados qui ne font pas ça pour travailler, mais pour s'amuser ou frimer devant les copines.» Selon M. Raveaux, l'année 2002 confirmera la dramatique progression des accidents de deux roues chez les jeunes. D'après lui, les jeunes ne voient globalement pas le danger. Quant à nos livreurs, ils ont également été repérés : «Ils conduisent comme des sauvages et sont dans une logique inverse à celle de la sécurité. Mais une fois qu'on est écrabouillé de la même couleur que sa pizza, on n'est pas plus avancé.» Et M. Raveaux de déplorer également la conduite sans casque généralisée «même chez les facteurs».

Tabassés et volés

Certes, les livreurs n'ont pas que des mauvaises aventures. Ils racontent tous des histoires de portes s'ouvrant sur des créatures de rêve en petites tenues. Mais enfin, ils vont tout de même bien souvent à la rencontre de la misère du monde. Ainsi, des livraisons dans certains quartiers se transforment souvent en véritables cauchemars. Les livreurs disent se faire souvent embrouiller sur le prix des pizzas. Et c'est parfois dur de discuter avec certains gros bras. «La quasi-totalité des livreurs se font braquer leurs pizzas ou leur banane remplie d'argent, au moins une fois dans une carrière de 6 mois», certifie David. «Moi, je me suis fait fracturer mon guidon cité Torcatis : ils tentaient de le débloquer. Heureusement, je suis arrivé à temps.» Sylvain confirme : «Je me suis fait voler une dizaine de fois mes pizzas, dans le coffre du scooter, pendant que je montais en livrer. Une fois, à Saint-Matthieu, je me suis fait sortir de mon scooter par une dizaine d'individus. Heureusement, j'en connaissais un de vue.»

Tournevis sous la gorge

Et pour finir avec leurs témoignages, il convient de savoir comment nos livreurs ont mis un terme à leur aventure. «J'avais trouvé quelqu'un pour me remplacer, raconte Sylvain, le patron m'a alors mis un tournevis sous la gorge et il m'a dit : "tu ne vas pas me faire ça !". Ensuite, il m'a mis une gifle.» David, lui, s'est arrêté 4 jours suite à une grippe. «Quand je suis revenu, le patron m'a dit qu'il avait embauché quelqu'un d'autre à ma place». Bonjour l'ambiance ! Avec du recul, ces étudiants qui se doutaient pourtant qu'ils allaient, en entrant dans ce "métier", faire des choses peu régulières, hallucinent tout de même un peu d'avoir vécu tout cela.

Pas vu pas pris

Chez la totalité des employeurs de livreurs de pizzas, la réponse à ces récits est identique : ce n'est pas notre genre. «Ça ne m'étonne pas du tout que ce genre de choses se disent, car c'est vrai dans la majorité des cas», dit un patron, «sauf chez moi. Ce n'est pas pour me vanter, mais ici, un code de bonne conduite est affiché dans le magasin. Les contrats sont nets et les salaires aussi. Je veux que les gens se sentent bien ici, et en conséquence je les respecte. Les excès de vitesse, non seulement c'est dangereux pour les autres, mais pour nous aussi. Ça peu coûter cher au niveau humain, mais aussi au niveau de l'entreprise pour le matériel abîmé. En tout, la moyenne est de 2 à 3 incidents par mois, mais la plupart du temps, il s'agit de petites choses. Le réseau routier n'est pas évident. Nous mettons tout en œuvre pour que ce ne soit pas des "chiens fous". La plupart du temps, ils sont étudiants et restent en moyenne 7-8 mois à mi-temps. Mais j'en ai deux que j'ai embauché définitivement. Mes livreurs sont en CDI, mais, dans les autres boîtes, ils sont souvent payés à la course, ce qui les oblige à aller plus vite et à prendre des risques.»

«Il faut bien traiter les employés»

Quant aux braquages de ses employés, ce directeur avoue avoir dû prendre des mesures particulières. «Nous ne mettons plus les pieds aux HLM Claudion, ni aux HLM Roudaire. Quand nos clients veulent des pizzas, nous leur donnons rendez-vous à l'entrée des cités. Nos livreurs ne sont pas là pour se faire braquer.» Et le patron qui va bientôt ouvrir un deuxième magasin se fait philosophe : «Il n'y a pas de petit boulot, il n'y a que des hommes qui essaient de faire leur travail. Si on veut aller loin, il faut bien traiter les employés.» Les autres patrons disent à peu près tous la même chose : «C'est inadmissible de pousser son livreur à aller plus vite. Les miens sont en CDI. Tout dépend du patron, moi je surveille pour que ça ne se passe pas comme ça.» Mais alors par qui sont donc employés ces livreurs de pizza qui conduisent comme des malades ?