04mai 2002
Triste spectacle au Barcarès
00:00 - Par Fabrice THOMAS - 2002
Chiraquiens et Lepénistes se sont disputés les voix pieds noirs
Cette journée "pieds-noirs" de samedi 27 avril au Barcarès se voulait une «mobilisation générale» afin de porter dans le débat politique les problèmes de la communauté. Mais l'actualité politique a provoqué tensions et empoignades. Les organisateurs, qui avaient envoyé leur liste de doléances aux compétiteurs de l'élection présidentielle, comptaient donner les réponses de ces derniers et une consigne de vote. Lionel Jospin aurait, selon toute logique, fait les frais de ce choix. Vu la situation au soir du premier tour, les organisateurs ont préféré annuler leur appel au vote, et simplement lire des déclarations de représentants des deux candidats encore en lice. Changement qui ne fut pas du goût de tous, et provoqua un beau chaos.
Le chant des Africains
La journée pieds-noirs commençait dès samedi matin au Mas de l'Ille par une messe et un office religieux : «Les rapatriés sont catholiques, harkis et juifs. C'est inséparable», précisait Fred Artz, qui «fait un peu office de porte-parole», et sera peut-être le futur président de la FNER (Fédération nationale des élus rapatriés), actuellement présidée par Jean-Marie Palma qui était à l'initiative de cette réunion. Des délégations se sont ensuite dirigées en car vers le monument aux morts du Barcarès où l'on pouvait voir, au premier rang des personnalités, Joëlle Ferrand (maire du Barcarès), Arlette Franco, André Bascou, Pierre Descaves (proche de Le Pen), et, grosso modo, des élus du RPR et du FN. Certains lisaient National Hebdo dans le car. Le Chant des Africains a été lancé dès l'issue de la minute de silence. «Robert, pleures pas quand tu chantes», lance un organisateur à un autre. «J'peux pas, ça me rappelle trop de choses», répond Robert. Le ton est donné.
Vive Le Pen
Retour au Mas de l'Ille pour le déjeuner. Le Cercle National des Rapatriés diffuse devant la porte un appel à voter Le Pen. Journaux et télés font des interviews des militants. Les organisateurs commencent à flipper pendant que les leaders lepénistes rigolent en coin. «C'est du prosélytisme», s'insurge Artz. «Ils ne sont pas représentatifs. Dans la Gazette de Montpellier, ils ont dit qu'on était Chiraquiens.» Jean-Marie Palma s'emporte : «Je vous demande d'arrêter ça». «Vive Le Pen», lui répond-on en écho. «Le Pen a fait 80% des voix des pieds-noirs», assure un jeune. «Ce n'est pas vrai, répond Palma, 90% n'ont pas voté pour lui.» Une demi-heure d'engueulades plus tard, un harki part en hurlant. Un des responsables se met à pleurer. On pleure beaucoup chez les pieds-noirs. Pendant la paella du midi, une autre altercation aura lieu et les responsables ne seront pas loin d'en venir aux mains.
Les deux-tiers de la salle s'en vont
Mais c'est au meeting de l'après-midi que l'ambiance sera la plus électrique. Des agents d'une boîte de sécurité privée sont là en grand nombre. 1er couac juste avant le début des interventions, le Parti pied-noir, dont le président - M. Schembré - avait fait le déplacement de Paris, n'a pas eu le droit à la parole. Jean-Marie Palma assure que Schembré a souhaité la prendre au dernier moment. Ce parti présente un candidat aux législatives, Louis Pomata, sur la 1ère circonscription des P-O.
Chanson guerrière Avant les prises de parole, le meeting a commencé par deux chansons de Jean-Paul Gavino, «Nous sommes le soleil de la France», disait la première. Avant d'entamer la seconde, l'auteur prévient : «J'ai fait ce choix à cause de tout ce qui se passe depuis une semaine. Il faut bien réfléchir avant d'aller voter.» Voici quelques paroles de la chanson en question : «Si vous ne vous bougez pas, alors vous subirez ce qu'ils ont fait à nos enfants, ce qu'ils ont fait à nos parents, à nos soldats, à nos p'tits gars, au temps où nous vivions là-bas. Je ne suis pas raciste, je ne suis pas fasciste, je suis simplement réaliste… Mais on vous combattra et vous ne ferez pas la France algérienne…» Alduy, Bascou et quelques autres sourient jaune derrière le chanteur. « Ça, ça va encore être mal interprété», souffle tout bas Arlette Franco.
Le problème du 19 mars
Joëlle Ferrand, maire de la commune a remercié les pieds-noirs pour leur fidélité au Barcarès et leur a donné rendez-vous pour l'inauguration d'une plaque du souvenir qui sera posée face à la mer. Jean-Marie Palma a ensuite lancé les débats : «Pour tous ceux qui ont connu les années tragiques, c'est un grand rendez-vous avec notre histoire, douloureuse, méconnue et déformée… Oui, j'ai pleuré ce matin pendant la messe en repensant à tous ceux qui sont morts… La force de notre communauté, c'est son unité.» Puis Fred Artz a rappelé comment les pieds-noirs se sont politiquement réveillés cette année, alors que la date du 19 mars a failli passer comme jour de commémoration officielle de la fin de la guerre d'Algérie. «Ils ont commis l'abominable félonie de livrer 15 départements français à des terroristes sanguinaires», assure l'un avant qu'une femme ne vienne témoigner avoir vu sa sœur se faire tuer le 26 mars 1962 au milieu d'une centaine d'autres victimes. C'est parce que ces massacres ont eu lieu après le 19 mars qu'ils rejettent cette date comme celle de la fin de la guerre.
Incroyable spectacle
Un jeune harki rappelle aussi qu'ils ont été des dizaines de milliers de sa communauté à mourir après cette date. «Je trouve honteux que mon père soit interdit de territoire en Algérie, alors qu'il y a 2 ou 3 millions d'Algériens ici.» Une femme harkie réclame «la discrimination positive pour rétablir l'égalité des chances» des membres de sa communauté. «Et aux sauvageons qui sifflent la Marseillaise, ayons le courage de leur dire : La France, aimez-là, ou quittez-la.» Incroyable spectacle que de voir ces jeunes Arabes reprendre des slogans de Le Pen. Mais, juste après, un des harkis qui devait parler, Boussad Hasni, président du Comité National de liaison des harkis, fait sortir tous les siens de la salle. "On ne veut pas que je parle parce que j'ai appelé à voter Chirac. Je l'ai fait parce qu'il s'est engagé à nous indemniser avant la fin de l'année. Je suis responsable de ma communauté : je devais le faire". Selon Jean-Marie Palma, les harkis ne s'étaient pas mis d'accord sur leur temps de parole. Deux autres associations quittent la salle solidairement : l'union nationale des harkis et supplétifs, et l'union nationale des rapatriés. Alors qu'un ancien général de Légion cogne sur De Gaulle, c'est Marie-Cécile Pons qui se lève et s'en va. "Je ne supporte pas qu'on insulte ainsi le général De Gaulle. 40 ans après, ça ne sert à rien, et surtout pas à l'union des pieds-noirs." Et ce n'est pas fini, car c'est désormais au tour des lepénistes d'entrer en jeu.
De Gaulle le plus grand menteur
«Nous, les pieds-noirs, on a été roulé une première fois dans la farine par De Gaulle, explique Pierre Descaves, "un des plus vieux amis de Le Pen" ; on ne veut pas l'être une seconde fois par Chirac. Je suis venu ici pour donner les réponses de Jean-Marie Le Pen au questionnaire de l'Union. C'est une excellente initiative pour unir les pieds-noirs et je la soutiens de tout mon cœur.» Mais pour Pierre Descaves, l'union ne se fera certainement pas autour de Chirac. «De Gaule a été le plus grand menteur de l'histoire de France, et ils voudraient maintenant nous faire voter pour super-menteur ?» __ "Chirac en prison"__
Et c'est autour d'André Bascou de prendre la parole au nom du candidat-président de la République. Au bout de 30 secondes, à peine eu-t-il prononcé le nom "Jacques Chirac", les 3/4 du public s'est levé, lui a fait une formidable bronca, et a improvisé une manif spontanée dans le fond de la salle aux cris de "Chirac en prison". Bascou a tout de même poursuivi son discours jusqu'au bout, alors que certaines personnes venaient lui demander d'arrêter. Pas plus d'une quarantaine de personne a applaudi Bascou.
Le général Alduy
Jean-Paul Alduy a alors conclu le meeting. «Quand je me suis levé pour prendre la parole, je peux vous avouer que je n'étais pas très à l'aise», confiera-t-il après. Il ne l'a pas fait exprès, mais le sénateur-maire de Perpignan a presque utilisé les mêmes mots que De Gaulle dans son célèbre meeting algérien. "J'ai compris", s'est exclamé Alduy. Et, apparemment cette phrase a toujours un fort impact sur les pieds-noirs, puisque la salle s'est immédiatement calmée. Alduy, en transmettant le "salut fraternel" et les amitiés de son père, et en affirmant "je serai votre représentant au Sénat, j'y défendrai ces mesures", a réussi le coup de maître de permettre à cette journée de finir sans morts.
Revendication
Il faut enfin rappeler, outre la reconnaissance des massacres post-19 mars, certaines mesures demandées par les pieds-noirs : la réparation du préjudice financier subit ; le rassemblement et la sauvegarde des sépultures en Algérie ; la "réhabilitation des défenseurs de l'Algérie française" ; la reconnaissance de la qualité de victime de guerre aux harkis.
À en juger par cette chaude journée le conflit algérien ne s'est pas terminé le 19 mars 1962.