La trentaine de photos, actuellement exposées à l’Espace Dali du couvent des Minimes, font partie du fonds de l’exposition itinérante “Dali, Gala, Lacroix : le privilège de l’intimité” qui, depuis deux ans, fait le tour du monde. Marc Lacroix a fait la connaissance de Dali et le photographie pour la première fois en 1970. Pendant les dix années qui suivent, il fera de nombreux clichés de Dali et de Gala. Et pour l’ouverture de son théâtre musée de Figuères, Dali demandera à Lacroix d’exposer ses Etudes et portraits.

Ce long travail, issu de nombreuses séances et d’une multitude d’occasions différentes, a donné lieu à toutes sortes de photos. Des portraits soigneusement préparés et mis en scènes, des images intimes comme prises sur le vif, des photos en noir et blanc, d’autres en couleurs et bien sûr les images retravaillées, métamorphosées de Marc Lacroix…

Devant tant de diversité, tant d’images qui disent des choses différentes et comme jetées là, pèle-mêle, on a un peu de mal à s’y retrouver, d’autant que dans leur grande majorité, elles ne sont situées ni dans l’espace ni dans le temps, du moins pour l’œil non averti.

On pourrait se demander, quand même, si après 5 expositions toutes consacrées au même thème : des photos représentant Salvador Dali, la démarche ne risque pas d’atteindre ses limites et tenir plus du fétichisme que de l’hommage. Combien de temps encore cela va durer, cliché après cliché, photographe après photographe ? Quel intérêt, si Dali est un grand peintre, de montrer des photos du peintre et non ses toiles originales ? Qui s’engagerait pendant des années à ne montrer que des photos où l’on voit Picasso ou Matisse ou encore Andy Wharol ? Avouons que l’idée d’une telle démarche ne semble être venue à personne…

Là, on touche une part du mystère Dali, de la fascination qu’il a exercé. Dali n’a pas été avare de déclarations, il a beaucoup écrit, il a donné de nombreux interviews, on peut même penser qu’il n’a cessé de parler de lui. Et pourtant il reste un voile de mystère, comme si nous n’avions pas tout entendu, comme si nous n’avions pas tout compris, comme s’il restait dans ces vieux clichés, moyens ou extraordinaires, inconnus ou célèbres, émanant de photographes différents, une parcelle de quelque chose qui serait essentiel, quelque chose de toujours vivant qu’il nous faudrait saisir. Saisir absolument. Et c’est peut-être vrai.

Le miracle de la photo réside en ce que dans quelques microns d’épaisseur, entre le papier et le vernis protecteur, on peut saisir le réel, le monde tel qu’il existe. Il ne s’agit plus d’une représentation de ce que l’on voit, comme en peinture, mais de la réalité qui est venue s’imprimer sur la matière sensible de la pellicule au moment où le photographe a appuyé sur le déclencheur. Sur les photos, la femme sourit, l’homme a l’air sérieux, ils respirent, ils sont vivants. Au moment où nous regardons cette photo Dali et Gala ne sont plus là, ils sont morts. Pourtant c’est bien eux que l’on voit, comme en vrai.

Et le vrai est au centre de l’aventure surréaliste. Fortement influencés par la psychanalyse, recyclant différents courants picturaux et littéraires des décennies précédentes, les surréalistes pousseront plus loin que personne l’interrogation du réel, son dénigrement, sa remise en cause.

Dali a érigé en style de vie les principes et les provocations du surréalisme. Partant du principe que notre regard est conditionné par nos barrières intérieures et par les censures extérieures et que nous sommes sujets à de mauvaises interprétations. L’art surréaliste doit nous en libérer. Avec la complicité de Marc Lacroix, il va mener un travail incessant de sape, de discrédit du réel ou du moins, de ce que nous considérons comme tel. Et les attaques porteront sur tout ce qui l’entoure, les objets bien sûr, les paysages, mais aussi les sensations, les sentiments et pourquoi pas aussi sur lui-même.

La réalité n’est jamais celle qu’elle semble être. Dali se drape d’une toge et la baie de Cadaquès devient Mikonos, il saisit un bijou oriental et celui-ci devient pendule, Dali tient un nourrisson dans un filet à provision et le tend à un aigle (empaillé), ailes déployées, œil sauvage. Le nourrisson pleure. Dali prend un air on ne peut plus sadique. Dali est-il méchant ? Non. Les objets ne sont pas ce que vous pensez qu’ils sont. Par la volonté de l’artiste, ils deviennent des œuvres d’art, changent de nature et les règles sociales (on ne martyrise pas les nourrissons) sont abolies.

Dans une autre série, Marc Lacroix met Gala en scène dans son château de Pubol. Les prises font penser à un reportage pour un magazine chic. Gala en robe Dior rouge à motifs ethniques brodés d’or nous fait visiter sa maison. On la voit, assise à la fenêtre gothique, droite en haut de l’escalier où elle domine la cour, des photos d’intérieur aussi avec de lourdes portes, des rideaux de velours rouge s’ouvrent sur des pièces réelles ou des simulacres, vers des espaces qui existent ou vers d’autres en trompe l’œil… Comme pour nous donner envie d’ouvrir nos portes intérieures, de buter contre des murs quand on pensait trouver une pièce accueillante. Là encore les références à la psychanalyse sont constantes… Comme avec cette belle image : Dali se laisse flotter sur le dos dans la piscine étroite et allongée qu’il avait fait construire dans le jardin de Cadaquès. Il avait fait tapisser son sol d’oursins, d’où le nom Extase sur un nid d’oursins comme pour nous inviter à scruter sous la surface calme et ensoleillée de l’eau. De l’eau et des choses.

Un des grands moyens consistera à mettre " la réalité " en scène, Marc Lacroix suivra Dali dans tous ses délires. L’installation du christ et de la religieuse est un vrai chef d’œuvre surréaliste. En haut et sur les côtés : des buissons, de part et d’autre de l’image : le Christ (Dali) et la religieuse (Thérèse Lacroix jeune, pure et virginale), les deux personnages sont séparés par une composition évocatrice du sexe féminin, en haut au centre une barque ovale de sa base vers le bas part un sillon (de tuiles)…

Ailleurs, on retrouve Dali et ses toiles ou dans la préparation de la mise en scène pour ses toiles futures. Amanda Lear devant un tableau pour lequel elle a posé ; Dali fait mine d’être en train de peindre Gala assise qui tend vers son pinceau son pied nu ; Dali devant une grande toile, La cuisine catalane ; Gala pose à la fenêtre de la maison de Port Lligat ; Dali de dos peignant le dos de Gala tandis que leurs regards se croisent dans le miroir qui leur fait face…

Dali, enfin, se fait photographier à Versailles devant la statue équestre qui trône au milieu de la cour d’honneur. Le sujet n’est pas nouveau, mais le cadrage est différent, le cavalier est décapité, la couronne que porte Dali se confond avec le piédestal de pierre. Dali regarde ailleurs et c’est le cheval qui fixe le photographe – Marc Lacroix prend l’image. Mais qui a fait la photo ?

Lacroix présente aussi ses photos métamorphosées, ses portraits alchimiques, fruit de ses recherches sur la séparation des tons et des encouragements de Dali. Les portraits en noir et blanc de Dali sont tirés en couleur. Les tons sont saturés. Au fond de la salle, sur un mur noir, une composition présente disposés en croix un portrait original et les trois photos nées de ces manipulations. Le portrait original en noir et blanc est intitulé La constance tragique de la mort, c’est l’image réelle et mortelle de Dali. Elle domine les tirages métamorphosés de la même image, en vert pomme, Le paradis, en métallisé, Le purgatoire, en rouge, L’enfer, bien sûr . Une composition toute entière à l’image de Dali et de son œuvre, une croix à l’intersection du réel et de l’imaginaire, du dit et du non dit, du saisissable et de l’insaisissable et en noir, en rouge, en vert, ce regard qui nous scrute, nous défie et nous demande de prendre garde aux images.

Espace Dalí, Couvent des minimes, 24 rue Rabelais, Perpignan. Tous les jours, de 12h à 19h. Entrée libre. Jusqu'au 15 août 2002.