Ils travaillent tout l’été. Dans quelques mois ce sera le salon d’automne, Matisse fera scandale en présentant un travail complètement inédit et qui sera l’acte de naissance d’un nouveau courrant pictural, le fauvisme.

Entre 1905 et 1914, Matisse fera plusieurs longs séjours à Collioure. Dans son sillage, Derain, Manguin, Camoin, Marquet viendront à leur tour peindre ici.

Entre 1905 et 1917, Terrus adressera à Matisse et à ces autres peintres, dont il recherchait tant la compagnie, quelques lettres, des cartes postales représentant des vues du Roussillon (Collioure, Perpignan, Prades, Elne) et des autoportraits photographiques. C’est cette correspondance adressée par Etienne Terrus, le peintre catalan, aux maîtres du fauvisme qui fait l’objet de l’exposition de l’été au musée Terrus d’Elne.

Il est plutôt rare qu’un public non spécialiste ait accès aux correspondances des peintres, ou que l’on essaye de l’y intéresser. Documents qui sont pour la plupart, inédits Le matériau de base pourrait sembler un peu frustre et rébarbatif pour une exposition, mais en fait, c’est tout le contraire qui se produit au musée Terrus d’Elne et ce, grâce au talent et au professionnalisme du commissaire de l’exposition, Jean-Pierre Barou et de la scénographe, Monique Marégiano.

Jean-Pierre Barou, le commissaire de cette exposition, a apporté une contribution non négligeable à l’étude de cette période. Il est l’auteur de Matisse ou le miracle de Collioure et fut le co-commissaire de l’exposition Le Roussillon à l’origine du XXe siècle. Le Roussillon lui doit d’avoir mis au jour le rôle primordial joué dans la naissance du fauvisme par Collioure et par les rencontres en Roussillon de Matisse, rôle qui jusque-là était minoré ou passé sous silence. Cet été, c’est une nouvelle pierre qu’il pose à cet édifice. Edité sous sa direction, le catalogue de l’exposition d’Elne, est en tout point remarquable, tant sur la qualité graphique, la qualité des reproductions qu’au niveau des interventions… Barou consacre un texte très clair et très intéressant à Matisse et Terrus, à l’histoire de leur amitié. A noter aussi la publication d’une longue lette de Terrus à Matisse, sur la décoration et les contributions de différents spécialistes, critiques d’art et historiens : Claudine Grammont, Jean-Pierre Manguin, Jérôme Montcouquiol et Marie-Thérèse Pulvenis de Séligny (conservateur du musée Matisse de Nice, qui accueillera cette exposition à l'automne).

En Roussillon, Monique Marégiano a signé ces dernières années la scénographie de deux très belles expositions : Le Roussillon à l’origine de l’art moderne (Perpignan 1998), et Soutine, au musée d’art moderne de Céret (en 2000). A Elne, elle a choisi pour chacune des salles de l’exposition de larges pans de couleurs : violet, orange, vert, terre de sienne, couleurs qui «parcourent comme un leitmotiv, les œuvres de Terrus» comme le rappelle Nicolas Garcia, le maire d’Elne. Les documents originaux sont parfaitement visibles et protégés dans des tablettes de verre, tandis que des agrandissements et leur retranscription sont accrochés au mur. Pour faciliter la compréhension, un espace différencié a été dévolu à la correspondance adressée à chaque peintre. L’exposition est ponctuée d’aquarelles et d’huiles de Terrus, et bien sûr des autoportraits photographiques, qu’il adressait en guise de carte postale à ses amis. Les grands tirages de ses photos anciennes en noir et blanc et d’une grande qualité technique est une vraie réussite.

Aujourd’hui, on ne peut plus se contenter d’accrocher quelques tableaux aux cimaises d’un musée, et de les accompagner de tartines de textes plus ou moins longues. On n’expose plus seulement de l’art, des objets … mais aussi de l’histoire de l’art, de l’histoire, la grande et la petite, du texte et du contexte. Il s’agit bien sûr de faciliter l’accès du plus grand nombre, de rendre les "choses " plus attractives, plus belles, mais pas uniquement. Il s’agit aussi de donner du sens à une démarche et de l’inscrire dans la durée, comme une étape nouvelle vers un objectif, lointain parfois, hypothétique peut-être, mais qui donne toute sa cohérence au projet. Elne, depuis plusieurs années, avec la création du musée, l’organisation d’expositions bien ficelées, la publication des catalogues correspondants, bâtit, modestement et sûrement, son projet culturel autour du peintre Etienne Terrus, l’enfant du pays, qui, toute sa vie a cherché la proximité des plus grands.

Matisse-Terrus, Histoire d’une amitié (1905-1917) Musée Terrus, Elne. Jusqu’au 22 septembre. Tous les jours de 10h à 19h. Jean-Pierre Barou assurera plusieurs visites commentées le 16 juin, les 10 et 11 août, les 21 et 22 septembre, à 16h.