Le regard butte sur la masse verte de la vigne et du réservoir, sur le feuillage épais des platanes, un chemin de poussière, les pierres roulées et la brique, sur le calme ordonnancement d’ombre et de lumière d’un des plus beaux domaines viticoles qu’il vous sera jamais donné de voir. Jau.

Jau veut dire été, plaisir, beauté. Jau à l’abri du monde avance à grands pas élégants et l’on n’imagine pas un seul instant qu’il puisse en coûter un quelconque effort aux maîtres des lieux pour renouveler, année après année, le miracle. Le miracle de l’été qui revient, des grillades à l’ombre du mûrier centenaire proposées aux visiteurs tous les midis et le bonheur de ses vins, racés et élégants…

Grâce aux œuvres du lyonnais Marc Desgrandchamps, le peintre que Sabine Dauré présente cette année à la Fondation d’art contemporain, Jau veut plus que jamais dire vacances. “Vacances” comme cette période qui voit le flux et le reflux de centaines de milliers de touristes dans notre département et “vacance” au sens, aussi, de vide et d’absence.

Les toiles de Desgrandchamps sont peuplées de scènes d’été, de plages en bord de mer, de chevaux, de femmes… Mais l’artiste ne fixe pas un instant précis. Il laisse sa toile s’imprégner de moments successifs, comme pour une pellicule photographique exposée plusieurs fois. Les chaises longues semblent vides. Mais elles conservent le souvenir de l’été, du soleil, d’une femme qui s’est allongée là, et qu’elles nous restituent, apparition fugace, fantôme, souvenir, quand on approche. Le passage d’un cheval est décomposé par deux images successives et juxtaposées, comme lorsque l’on tient à bout de bras la bobine développée d’un film de vacances.

Le temps et le mouvement, indissociablement liés, sont au centre de ce travail. Mais le temps n’est plus représenté, de façon symbolique (par un sablier ou autre…) ou constaté, par la durée qui détruit l’œuvre de l’extérieur… Parce qu’ils sont sortis du cadre, ou parce que leur matière s’est anémiée, les personnages, les objets, les sujets sont sous l’emprise du temps. Avant de nous parvenir, amputée de ses membres et de sa tête, cette statue antique était une femme bien vivante et bien droite, les chaises accueillaient des corps, des enfants courraient en tongs sur la plage… Dali et Picasso n’ont-ils pas été emportés par le temps, comme cette chaise de plastique blanc l'a été par le vent, pour faire partie du paysage ? Toutes ces étapes coexistent dans l’espace qui garde l’empreinte et la mémoire de ceux qui l’ont peuplé avant nous. Mais aucune technique ne permet d’arrêter le temps et ce travail de sape continue devant nos yeux.

Dans des espaces tout en profondeur et en humidité, il flotte une atmosphère de bord d’étang, de contamination, de pourrissement, de dissolution. Parfois, au contraire, c’est un voile de cendre, une poussière antique qui couvre la toile d’une opacité infranchissable et irrévocable. Le temps menace l’œuvre de l’intérieur. Les toiles semblent suinter. Et la peinture, par endroits, se met à couler. Si bien que l’on acquiert la conscience secrète, qu’entre le moment où l’artiste a terminé son œuvre, et celui où on la contemple, il s’est forcément passé quelque chose, le temps a fait son œuvre.

Le temps est donc à la fois prisonnier et maître. La matière, elle, résiste plus ou moins bien. Et c’est à cette confrontation (ou ce combat perdu d’avance) que nous assistons. Non sans un certain malaise, puisque notre place de spectateur est, elle aussi, d’une certaine façon, remise en cause.

Illustration : Sans titre, 2001

Marc Desgrandchamps Fondation de Jau Cases de Pène Jusqu’au 30 septembre 2002, de 10h à 19h