07sep 2002
JEAN CAPDEVILLE : hommage à ma mère
00:00 - Par Christine Oustailler-Thomas - 2002
Le fort de Bellegarde a su garder la magie et le mystère des lieux où l’on sent encore palpiter l’histoire, même s’il n’est plus une place forte, bourrée jusqu’à la gueule d’hommes en armes et en uniforme… Même si, désormais, c’est la mairie du Perthus qui veille sur Bellegarde comme autrefois Bellegarde veillait sur elle, sur ce petit village encaissé dans cette entaille des Albères et comme poussé des graines dispersées par les bottes ou sous le pas des chevaux de tout ce que ce passage des Pyrénées a connu de voyageurs, d’aventuriers, d’envahisseurs, de troupes en armes ou de foules en déroute…
On imagine que Jean Capdeville a été ému en se retrouvant entre ses murs puissants, en foulant l’herbe de la place d’arme… d’où son père soldat partit en 1914 pour un front dont il ne devait pas revenir… C’est ce lieu, symbolique au regard de son histoire familiale, qu’il a choisi pour cet " hommage à ma mère ", une série de tableaux consacrés à celle qui lui a donné le jour, il y a 85 ans, tout près de là, à Saint-Jean-l’Albère.
«Jean Capdeville nous a fait un magnifique cadeau avec cette exposition, explique Mme Armenta, la maire adjointe qui s’occupe du fort, lui, qui déteste tellement, “ce genre de choses”, les vernissages, les expositions.» Lui, le grand peintre, dont on a si rarement l’occasion de voir l’œuvre et dont on ne peut que soupçonner, de loin en loin l’importance, pourrait-on rajouter.
Il faut commencer la visite de l’exposition par la salle principale, la chapelle. C’est une impression saisissante que de se retrouver au milieu de cette pièce, sagement restaurée et aux éclairages parfaits, avec autour de soi cette succession de grands rectangles d’égale dimension, groupés par deux ou par trois.
Entre les tableaux dominés par le visage ou le regard de la vieille femme reproduits en noir et blanc, sur fond noir et mat comme le tissus des robes des vieilles catalanes, s’intercalent d’autres tableaux, sur fond blanc hachuré de large traits verts. Immédiatement, la marque de Capdevile saute aux yeux : des griffures, des traits, un noir insensé et unique et cette signature légère comme un fil égaré sur le tablier d’une femme qui court au centre des tableaux.
On se demande comment du déséquilibre, du désordre apparent des ratures, des griffures, des biffures, comment des traits saccadés et des masses irrégulières, comment il peut émaner autant de force, autant de sérénité, autant d’évidence.
Sur la droite, en sortant de la chapelle, l’exposition se prolonge dans une petite salle claire, l’ancien hôpital de la caserne. Dans une vitrine, on reconnaît Verticalement, de Simone Weil, illustré par plusieurs peintures de Jean Capdevile qui nous rappelle cette part importante de son œuvre consacré à l’illustration de beaux livres.
Sur la gauche, un petit tableau rompt par le format, par le style, par le sujet avec le reste de l’exposition. Il s’agit du pont de Céret peint par Capdeville en 1948, il représente le pont de Céret, le pont du diable. Une vue étonnante comparée à tout ce que l’on vient de voir, très figurative… elle dit à la fois le cheminement de l’homme et du peintre en cinquante de travail et de vie et marque le point d’ancrage, le point de départ. Un pont qui matérialise le passage d’une rive à l’autre, d’un temps à l’autre, entre le passé, ce que l’on a été et le présent ce que l’on est devenu, on imagine que ce n’est pas fortuit…
Faites vite, l’expo s’arrête le 30 septembre.
Jean Capdeville "hommage à ma mère" Fort de Bellegarde, Le-Perthus Ouvert tous les jours de 10h30 à 18h30 Jusqu’au 30 septembre 2002. Entrée : 2 euros pour les enfants, 3 euros pour les adultes