Mais, tout à coup, les prostituées se rappellent à nous. Plus moyen de fermer les yeux, on passe au questionnement obligatoire. Pas seulement parce que presse et télévision se saisissent du sujet par le biais du procès de Bordeaux et celui de l’invasion de nos trottoirs par des immigrants de l’Est et du Sud mais aussi parce qu’il ne semble y avoir ni remède, ni solution, ni même une analyse claire.

Passée la première réaction bateau - réprobation politiquement correcte - je me suis rendue compte que je n’avais aucune opinion approfondie et sérieuse sur le sujet.

D’abord, je me cogne au fait d’être une femme : je n’ai aucune expérience directe du phénomène. Pas plus de l’offre que de la demande. Ma connaissance est livresque ou cinématographique, donc romanesque et souvent d’un point de vue masculin. Les hommes ont traditionnellement célébré les putains au grand cœur, à la fois sein maternel et ventre béant de désir. Mais quand j’entends une “travailleuse du sexe” dire qu’elle est libre d’utiliser son sexe dans sa camionnette comme d’autres salariés utilisent leurs cerveaux dans leurs bureaux, je me demande si l’archétype ci-dessus n’a pas fait long feu. D’ailleurs a-t-il jamais représenté une réalité authentique?

On pourrait, c’est vrai, parler de la prostitution comme d’une activité économique classique? Les travailleuses du sexe avec papiers et déclarations d’impôt impeccables semblent le souhaiter. Alors, de façon dépassionnée, considérons le produit, l’offre et la demande.

Le PRODUIT n’a pas essentiellement changé depuis le début des temps, mais - les lois et coutumes le concernant ont évolué dans toutes les directions, de l’interdiction à l’acceptation - y compris pour la prostitution homosexuelle; - les lieux de vente ont varié - du bordel aux trottoirs - toujours en fonction des lois, de leur application et des coutumes; - les risques pour la santé inhérents au produit ont eux aussi changé - de la syphilis aux parasites bénins et au SIDA.

Il y a, dans l’OFFRE, une constante: il y a toujours eu les putains de luxe et les autres... des palaces payés par les clients de Madame Claude aux trottoirs des grands boulevards la nuit.

Cette distinction n’est pas aussi superficielle qu’elle pourrait le paraître. Elle touche au libre-arbitre de l’individu: une femme ou un homme ne choisit pas sciemment de passer ses jours et ses nuits dans le froid, d’être confronté au rejet, aux jugements des passants, à la violence de déséquilibrés, ni de risquer sa santé physique et mentale et sa vie.

Quel est le pourcentage d’individus en situation d’esclavage dans ce secteur économique?

Les prostituées adultes qui exercent librement leur métier comme une “profession libérale” à haut revenu sont une minorité décroissante. Il semble que la masse des prostitués - 90% - soit composée de garçons et de filles de plus en plus jeunes, enchaînés au trottoir parce qu’ils n’ont pas de papiers et que des passeurs/trafiquants les tiennent et menacent leur famille, et/ou parce qu’ils se droguent. La drogue est entrée dans la danse depuis des siècles. Elle est souvent la raison pour laquelle on commence à se prostituer. Ironiquement, elle est aussi la béquille qui aide à continuer. Alors les proxénètes en profitent. Ceux-là, d’où qu’ils viennent, du petit commerce local ou de la Mafia, je nous mets au défi de leur trouver des circonstances atténuantes.

Quant à la DEMANDE... Autrefois, dans une société sexuellement opprimée, la putain était l’éducatrice sexuelle à laquelle l’oncle bienveillant amenait un neveu à déniaiser et la thérapeute pour toutes ces pulsions qu’une femme honnête ne pouvait combler. Mais comment justifier d’”aller aux putes” quand on vit en état de libéralisme sexuel? Quand les adolescents commencent à faire l’amour à 15 ans entre eux?

Est-ce qu’il y aurait aujourd’hui encore un besoin thérapeutique? Pour pallier la paresse de l’homme pressé qui n’a plus le goût ni le temps de séduire, par exemple, ou pour satisfaire les amateurs de jeux de pouvoir à bon marché: quand on paie, on est le maître. Ou encore pour exaucer les fantasmes inavouables qu’on n’ose pas partager avec sa/son partenaire... Pourquoi ne pas aller plutôt consulter un thérapeute? Mais évidemment, pour aller consulter, il faut être conscient de soi et de ses dérèglements. Certains évoqueront le manque d’argent mais ce n’est pas un argument car on est approximativement dans la même fourchette de coût.

Parlons d’argent justement. L’argent est à la fois l’instrument des échanges et l’objet unique de la convoitise de l’Offre, prostitués et proxénètes confondus. Quelquefois, il s’agit de survivre. Quelquefois, cet argent sert à payer les dealers ou à acheter des biens de luxe. Mais peut-on vendre son corps, extérieur et intérieur, sans en payer gravement le prix? Y a-t-il une fortune qui vaille qu’on prenne ce risque ?

En France, la Loi définit un système de volition qui interdit le proxénétisme et autorise les prostitués à travailler à condition de ne pas racoler “activement”... Subtil... A la police de faire la différence entre racolage passif et racolage actif... mais l’hypocrisie est entièrement la nôtre, celle de notre société et de nos valeurs. Ne pourrait-on réapprendre à résister à des pulsions et à des besoins non essentiels? A renoncer à la tyrannie de la satisfaction immédiate?

Quand avons-nous commencé à confondre la sensualité avec la sexualité? Pourquoi se contenter du seul plaisir du sexe?

Et l’amour dans tout ça?