28oct 2002
Enquête sur un désastre : La grande expo Traditions en pays catalan
00:00 - Par perpignan toutvabien - 2002
Inaugurée le 10 juillet, la troisième grande exposition annuelle présentée par le conseil général au palais des rois de Majorque devait surpasser les deux précédentes et selon les propos tenus ce jour-là par Christian Bourquin «durer de un an à un an et demi.»
Mais fin septembre, l’exposition est fermée sur ordre de Christian Bourquin. Il ne veut pas la voir, le 4 octobre, pour la journée d’accueil des nouveaux Catalans.
La dorsale de 110 mètres grimpant le long la rampe d’accès et composée de matières minérales que l’on trouve dans les sols du département, de la mer à la montagne, est démontée. L’incompréhension règne parmi nombre de personnels du conseil général, car l’installation de plus de cent tonnes, de sel, terre, galet, rochers… a été un travail titanesque.
Les salles d’expo sont fermées. Dans les jardins «Le foyer de 6 mètres de diamètre devenu peinture avec les restes du feu de la Saint Jean» est démoli et transformé en gros tas de terre qui fait tâche.
Curieusement, des éléments subsistent, et dans son discours aux néo-Catalans, le 4 octobre, Christian Bourquin le souligne en invitant le public à voir «Les restes de la grande expo sur les traditions…»
Quel intérêt y a-t-il à conserver quelques parties disparates comme les sept totems phyto-sociologiques, empilement d’éléments végétaux en train de sécher dans des tours grillagées de quelques mètres de hauteur ? On peut aussi voir, accroché sur la grande tour du Palais, un grand panneau recouvert de laine brute de mouton et en contrebas dans les fossés, un jardin de légumes tombant dans l’oubli.
Comment en est-on arrivé là ?
Une note interne au conseil général, rédigée en 2000, présente l’expo de 2002 comme devant être consacrée au patrimoine et aux traditions du Pays Catalan. Elle devait offrir «Dans l’écrin du palais des rois de Majorque, le spectacle de toutes les richesses naturelles, patrimoniales, artistiques, culturelles, traditionnelles du département.» Cette grande exposition qui devait être présentée sur une longue période n’était pas, par hasard, programmée sur 2002-2003. Les cantonales sont pour 2004.
Mais Jean Reynal a tourné le dos à cette orientation. Ayant souvent fait appel à des artistes contemporains pendant les années où il animait l’abbaye de Serrabona, il a voulu renouer avec ce type d’intervention qui avait connu un certain succès.
Le 10 juillet, Christian Bourquin prononce, avant la visite de l’expo, son discours inaugural dans les jardins du palais. On passera vite sur le vernis ethnologique qui teinte des propos aux relents conservateurs, notamment lorsqu’il invoque «le paradis perdu que nous souhaitons retrouver.» On ne soupçonne pas du tout ce que l’on va voir lorsque l’on entend C. Bourquin dire «Le pari est de dresser le bilan d’une société traditionnelle face à la modernité catalane.» Il a cité Christophe Daviaud, comme «organisateur» et c’est, sans entrer dans le sujet, qu’il évoque le Land Art.
Dans le premier groupe qui a fait la visite guidée, l’étonnement a été quasi général. Personne n’était préparé à voir des massifs de gros sel recouverts d’anchois ou de chutes de tissus des Toiles du Soleil dans un environnement sonore du même parti pris.
Ce décalage entre le message et la réalité de l’expo va définitivement s’installer. On retrouve cette distance dans la campagne de communication. Tout l’été, on a vu sur le bord des routes des panneaux 4x3 annonçant l’expo «Traditions en pays catalan, juillet 2002-juillet 2003». Neuf visiteurs sur dix tombent des nues en se retrouvant devant une installation plastique contemporaine alors qu’ils étaient venus voir une expo sur les traditions catalanes. Si la majorité des visiteurs, après un premier instant de surprise, s’adapte à l’inattendu, de nombreuses personnes tiennent à exprimer leur déception. Les livres d’or en témoignent, plusieurs cahiers seront remplis. «Quelle honte pour Perpignan et son conseil général» - «Quelle horreur» - «Bravo pour l’horreur des expositions» - «Exposition de merde» - «Ridicule» - «Votre exposition ne va sûrement pas nous réconcilier avec l’art moderne» - «C’est vraiment n’importe quoi» - «Mauvais musée d’art moderne» - «N’importe quoi…vous dégoûte» - «Style poubelle» - «Le conseil général est en dessous de tout…un véritable scandale.» - «Vous n’êtes pas contemporains vous êtes ridicules.»
Il faut se mettre à la place de ceux qui, attachés aux traditions catalanes, s’en font une idée à mille lieues du Land Art.
Il est évident que si le conseil général avait communiqué sur l’exposition en la présentant pour ce qu’elle était, à savoir une œuvre d’art contemporain évoquant le pays catalan par l’utilisation des matériaux, elle n’aurait pas soulevé un tel tollé.
Le scepticisme, les remarques, un poil narquoises, d’une guide qui faisait la visite cet été n’allaient pas non plus dans le bon sens.
Cette expo aurait pu davantage trouver son public. Car il y a, dans le travail de Christophe Daviaud, une vraie force créatrice, une esthétique, une sensibilité partagées par les visiteurs, enfants et adultes, qui ont suivi ce parcours artistique en acceptant d’oublier qu’ils étaient venus voir une expo sur les traditions. Certes, considérée comme une œuvre d’art, elle ne faisait pas l’unanimité. Toute création artistique, encore plus lorsqu’elle est contemporaine, suscite des débats.
Le président du conseil général qui a toujours considéré les grandes expositions de l’été, sur les Marianne en 2000, sur les clochers en 2001, comme des manifestations de communication, comptait beaucoup sur celle de 2002 (perte de son siège de député, mise en examen, problèmes internes à la fédération) pour redorer son blason.
Les retours négatifs qui lui sont parvenus aux oreilles tout au long de l’été, notamment de la part d’élus socialistes du conseil général, ont décidé Bourquin à écourter une manifestation qui ne lui apportait pas le bénéfice d’image qu’il avait escompté.
La décision de fermeture intervient alors que le L’Accent catalan est déjà parti à l’imprimerie. Tant pis si le magazine du conseil général, distribué dans les 110 000 foyers du département à partir du 10 octobre, comporte deux pleines pages invitant à la visite de l’expo.
Chaque jour, des personnes téléphonent, se présentent au palais des rois de Majorque en demandant à voir l’expo sur les traditions. Au cours des premières semaines d’octobre, les hôtesses d’accueil et les guides répondaient qu’elle était «fermée et en cours de démontage.» Ces derniers jours (24 octobre) l’explication avait évolué, «l’exposition est fermée pour cause de restructuration». Inutile d’insister les personnels chargés de l’accueil et des visites n’en savent pas plus.
Un cadre du conseil général nous a déclaré, «Les personnels sont excédés par les situations incohérentes dans lesquels ils sont placés.»
De son côté, Christophe Daviaud, le plasticien, concepteur et maître d’œuvre ne comprend pas ce qui se passe. Il avait, comme convenu, pris toutes les dispositions pour que les techniciens du palais des rois de Majorque puissent assurer la maintenance de l’expo. S’étant à plusieurs reprises entretenu de son projet, dans le détail, avec Chrsitian Bourquin, il n’arrive pas à croire que celui-ci ait pu changer d’avis. Il est d’ailleurs content d’avoir pu s’exprimer dans un tel cadre en bénéficiant de moyens importants.
Le conseil général peut-il revenir sur cette clôture ? En partie. Ce qui a été démoli ne pourra probablement pas être refait. Par contre à la date où nous mettons cet article en ligne, (vendredi 24 octobre) nous avons pu constater sur place en poussant les portes de deux salles d’expo et en les éclairant avec une lampe de poche que les installations n’étaient pas démontées.
Qu’est ce que cela coûterait de rallumer les lumières et les installations sonores ? Pas un franc . La réalisation de cette expo a tout de même coûté 900 000 francs. En ajoutant la mobilisation de nombreux personnels du conseil général et l’importante campagne de communication, le million de francs est allègrement dépassé.
Le conseil général peut encore sauver la face