22nov 2002
Carrières : le préfet va-t-il déterrer la hache de guerre ?
00:00 - Par Fabrice THOMAS - 2002
Le préfet des Pyrénées-Orientales va-t-il provoquer une nouvelle guerre des carrières ? C’est la question qui se pose à quelques heures, à quelques jours tout au plus, de la signature qu’il mettra au bas d’un arrêté préfectoral autorisant ou refusant l’extension de la carrière de Calce.
Michel Fuzeau suivra-t-il la commission départementale des carrières, qui a émis un avis favorable à l’extension de la carrière située au bord de la route départementale 116 à la sortie de Cases-de-Pène en direction d’Estagel?
L’entreprise Guintoli-Vaills qui exploite sur 5 hectares une carrière de calcaire au lieu-dit de “Barrens” sollicite une autorisation d’exploitation de 30 ans sur une surface de 12 hectares offrant un potentiel d’exploitation de 7 000 000 tonnes. Le tonnage annuel d’exploitation passerait de 150 000 tonnes à 250 000 tonnes, voir à 500 000 en période de pointe.
Comment en est-on arrivé à cette situation menaçante ?
Le rapport du commissaire enquêteur, qui se conclut par un avis favorable à la demande d’exploitation, comporte des lacunes aux profondeurs abyssales.
Aux fortes préoccupations environnementales et paysagères exprimées pendant l’enquête publique par des particuliers et des associations craignant les conséquences en matière de tourisme et de viticulture, le commissaire répond en citant le carrier, «Les dispositions adoptées à “Barrens” tant dans le cadre de son exploitation que dans celui de son extension, ont entre autre, pour objectif, et tout en poursuivant une finalité industrielle et économique, la préservation de l’environnement.» En donnant son avis à la suite, il écrit que la nouvelle autorisation «permettra une meilleure insertion du site da la carrière existante, dans l’environnement.» Incroyable mais pourtant vrai. Rien d’autre sur le sujet en 72 pages.
Comment le commissaire enquêteur, tout comme le carrier, peuvent-ils pratiquement faire abstraction dans l’étude d’impact des vignerons qui se trouvent à proximité. Et quels vignerons !!!
Ignoré, Gérard Gauby, la star du vignoble roussillonnais dont le nom se retrouve systématiquement placé au sommet de la hiérarchie des vignerons français. C’est pourtant à Calce qu’il est installé.
Ignoré, le domaine de Jau, fleuron de la viticulture départementale et premier en volume avec 1 500 000 bouteilles. Et ses 50 emplois temps plein ? Oubliés eux aussi, tout comme la Fondation de Jau et les plus de 10 000 personnes qui chaque année visitent sa prestigieuse exposition d’art contemporain.
Les vignes du domaine Gauby comme celles du domaine de Jau sont situées à proximité de la carrière.
Et s’il faut encore en rajouter pour bien montrer que les grands terroirs classés en AOC et les grands vignerons de notre département sont là, dans cette partie de la vallée de l’Agly, on citera, le domaine Piquemal et le Mas Crémats, à Espira de l’Agly, les domaines Cazes et Boudau, à Rivesaltes, les domaines des Chênes et Gardies, à Vingrau, ainsi que le Clos des Fées, le domaine Fontanel, à Tautavel, et la Cave des vignerons de Baixas… Impossible de les citer tous !
Mesure-t-on ce que l’on doit aux efforts de tous ces vignerons en termes de richesses créées, de notoriété et d’image donnée aux vins du Roussillon et en termes de composition et d’entretien de ces magnifiques paysages viticoles des Corbières.
On ne peut pas rêver mieux que cette extension de carrière pour décourager les éléments les plus dynamiques de la viticulture du Roussillon, surtout dans ce contexte marqué par une crise particulièrement forte et durable.
L’absence de prise en compte de la valeur des paysages comme moteur du développement économique est, à notre époque, une véritable hérésie.
Reconnue abondante par l’étude d’impact, la production de poussières fines est qualifiée de marginale et «son impact est limité aux périodes estivales plus sèches.» Indiquons aux carriers que c’est à ce moment-là que la vigne produit du raisin. L’augmentation de la production, de 150 à 250 000 tonnes en moyenne, entraînera une augmentation sensible de la production de poussières.
Voici une des autres aberrations qu’offre la lecture de l’étude d’impact, «Secteur à l’abri des principaux circuits touristiques de la région.» On a envie de se fâcher très fort en lisant, (pardonnez-nous ) une telle connerie . La D.117, n’est-t-elle pas la principale voie empruntée par les centaines de milliers de touristes qui chaque année font la route des châteaux Cathares et par les plus de cent mille visiteurs annuels de Tautavel ?
Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que l’étude d’impact ajoute, «Les emprises de la carrière sont du point de vue paysager, totalement dépourvues d’attrait particulier.»
Compte tenu du peu d’arguments qui justifient leur funeste activité les dévoreurs de paysages ne semblent pas avoir d’autre choix que de pratiquer le mensonge par omission.
Qu’apporte cette carrière ? Seulement 4 emplois, mais des profits considérables, ce qui explique la détermination à aboutir, le lobbying et les coups tordus.
Abordant la question de la circulation des camions, monsieur le commissaire enquêteur n’a pas eu le mauvais goût de rappeler l’accident causé à Mme Ribis par un camion fou de monsieur Valls. Ce dernier, et son entreprise, n’ont eu aucun geste pour cette personne au corps cassé, martyrisé (22 fractures) dont la vie quotidienne est devenue un enfer. (Voir article dans rubrique crème brûlée )
L’avis exprimé par les conseils municipaux des communes concernées, qui se sont réunis et ont voté, n’a pas non plus pesé lourd dans le rapport du commissaire. Pourtant 5 communes sur 6 ont exprimé un avis défavorable, Calce, Cases-de-Pène, Espira-de-l’Agly, Baixas et Tautavel. Seule Estagel a exprimé un avis favorable, comme à l’époque de son maire communiste Antoine Sarda. Pour lui l’emploi industriel est sacré. N’est-ce pas là que se trouve la classe ouvrière?
Le conseil général, par la voix de Jean-Jacques Lopez, conseiller général du Rivesaltais s’est également prononcé contre en attirant en particulier l’attention sur les menaces potentielles sur les réserves d’eau considérables contenues dans ce massif calcaire.
Est il concevable que l’on aille contre la volonté des élus dans le cadre d’une opération qui n’est pas d’utilité publique ?
En évoquant les besoins pour la construction des voies du TGV, le commissaire enquêteur s’est bien planté. Il faudra bien trouver 800 000 tonnes. Mais d’un matériau spécifique que l’on ne trouve pas dans le département.
Et que fait-on du rapport de l’ingénieur des Mines, inspecteur des installations classées adressé au Procureur de la république le 20 juillet 2000 ? Se rendant sur la carrière de Calce, il avait pu constater, “En limite sud de l’autorisation accordée à la SA Guintoli par arrêté préfectoral en date du 14 septembre 1993, nous avons constaté que les travaux d’extraction avaient été conduits à l’extérieur de l’emprise autorisée.”
L’ampleur de ce débordement laisse penser que le projet d’extension de la carrière Guintoli semble, entre autre, avoir pour but de régulariser la situation. L’infraction est passible d’une peine de prison et d’une forte amende.
Monsieur Vaills est un véritable enfant de chœur. Il y a deux ans sa société avait demandé l’autorisation d’installer une unité de fabrication d’enrobés bitumineux à chaud. Elle avait été refusée par le préfet Dartout. Et l’installation qui avait été montée à l’abri pour le moins prématurément avait dû être démontée.
Les besoins en matériaux extraits, granulats pour béton et pour les routes, cailloux pour remblais et enrochements, sont produits en quantité suffisante par d’autres carriers répartis sur tout le département pour que la demande d’extension n’apparaisse pas indispensable pour satisfaire les besoins en matériaux.
Le lourd tribut que paie déjà la vallée de l’Agly aux carrières aurait aussi dû être considéré dans la phase d’étude. Car là où les carriers passent les collines ne repoussent pas.
Monsieur le préfet se rendra-t-il sur place pour apprécier la situation ? S’ il prenait le temps de monter à l’Ermitage de Notre Dame de Pène et d’y contempler la vue, il est certain qu’il y entendrait la voix de la sagesse et songerait sérieusement à la protection de ces paysages que M. Vaills rêve de grignoter.
«La carrière à un impact visuel limité» dit l’étude d’impact. Photo prise de la D.116.
légende photo : carrière à impact visuel limité