''Nous publions un échange de courriers électroniques entre deux éminents membres du corps enseignant de l’Université de Perpignan, Robert Marty, professeur en sciences de l’information et de la communication et Jean-Michel Hoerner, professeur de géographie, ancien président de l’Université de Perpignan.

La rédaction de perpignan-toutvabien exprime toute sa reconnaissance à Robert Marty et Jean-Michel Hoerner.

F.T''

Message d’origine - De Robert Marty A "snesup" Envoyé : Samedi 11 janvier 2003 Objet : persistent et signent...

Le journal du jour nous informe, dans un encadré page 15, qu'à l'occasion de la signature d'un accord sur le bassin de la Têt le président du Conseil Général a remis au maire de Perpignan qui l'avait déjà, un exemplaire dédicacé de «la magnifique encyclopédie du pays catalan" (sic)dont vous connaissez maintenant une partie du contenu. Et le président du CG de conclure (discours rapporté) :"à nous maintenant de travailler à la prochaine encyclopédie".»

Je sais bien que des universitaires ont participé à cette encyclopédie; ils en ont donc un exemplaire en mains. Il faudrait peut-être leur demander ce qu'ils en pensent? Je me garde bien de le faire par libre-info car je ne veux en aucun cas me substituer à une organisation syndicale dont l'impact serait tout autre que le mien.

-Message d'origine- De : Jean-Michel HOERNER Envoyé : lundi 13 janvier 2003 À : Robert Marty Objet : Re: persistent et signent.../ Mon avis JMH

Cher Robert,

Tout d'abord tous mes vœux à toi et à ton épouse. En tout cas, je n'ai pas besoin de te souhaiter d'être pugnace à défaut d'être vigilant. Comme tu ne changes pas, tu ne vieillis pas et c'est une heureuse chose.

Cependant, je voudrais te donner mon avis sur ta campagne "anti-encyclopédie des P-O" où, par miracle, je figure, et surtout anti-Bonet que, par ailleurs, tu connais très bien. Sur le premier point, je n'ai rien à ajouter, avec l'espoir que les sous du contribuable ont été globalement bien utilisés. Au demeurant, le livre comprend des choses fort intéressantes qui n'existaient nulle part ailleurs dans le même volume : je comprends, néanmoins, l'amertume des excellents auteurs qui ont été écartés, dont le sieur Fabrice Thomas.

Sur le second point, je m'étonne. Dans nos bons dictionnaires, que je sache, on ne trouve que deux écrivains du département, Claude Simon (souvent illisible) et Robert Brasillach, fasciste et pro-nazi. On pourrait faire mieux mais c'est la stricte vérité. Pour autant, la question de la réhabilitation de Brasillach est-elle à l'ordre du jour ? Elle est déjà faite depuis longtemps. Regarde la collection de poche (via Plon) ou ouvre ton dictionnaire des citations : dans le mien, de chez Larousse, j'en trouve 12 et au hasard, je t'en cite 2 : «Le bonheur s'attache aux plus fragiles aspects, et naît, de préférence, des choses minimes et du vent. Pas mal, non ? Et cette autre : «On a toujours les alliés de son adversaire pour alliés.» Celle-ci, à l'heure de nos turpitudes universitaires, j'ai même cru la vérifier.

Pose-toi maintenant cette excellente question: si tu avais été à la place d'André Bonet, qu'aurais-tu fait ? N'aurais-tu pas pu écrire, comme lui (je cite ladite encyclopédie) : «Partisan convaincu du fascisme, sa sympathie pour le régime nazi et son engagement dans la collaboration furent vécus par nombre de ses admirateurs comme une erreur et une tragédie» ?

Pour le reste, il relate l'œuvre qui existe, dont Présence de Virgile, Histoire du cinéma (avec Maurice Bardèche), Comme le temps passe ou Poèmes de Fresnes, selon mon Dictionnaire encyclopédique illustré de chez Alpha via Hachette (acheté en promo à Auchan, en 1997). Faut-il clouer au pilori Céline et autre Gide, l'un pour des idées voisines et l'autre pour avoir eu des penchants staliniens ? Brasillach n'est pas l'un de mes auteurs préférés mais, pour des raisons très différentes, il n'est pas le seul. Je crains également, que s'il avait vécu plus longtemps, ce Catalan né au 45 Quai Vauban (cela ne s'invente pas) aurait peut-être nourri les rangs du régionalisme le plus " nationalitaire ". Ce fut un fasciste, un collabo, un salaud sans doute mais le " génie " frappe parfois à la porte des pires cas de l'espèce humaine.

Heureusement, n'étant géniaux ni l'un ni l'autre (cela se saurait), nous ne risquions rien, c'est-à-dire que si nous avions été des salauds, ça aurait laissé tout le monde indifférent. Voilà ce qui sauve le monde : l'anonymat ! Naturellement, tu fais ce que tu veux de mon texte mais si jamais l'envie te prenait de le mettre dans ton dossier (tu aurais dû être journaliste !), garde le tout entier, y compris pour ce qui n'a pas plus d'importance que le reste.

Bien à toi,

Jean-Michel Hoerner

Réponse de Robert Marty, le 13 janvier 2003

Cher Jean Michel,

Grâces soient rendues à ceux, géniaux ou pas, qui osent sortir de l'anonymat pendant que d'autres gardent de Conrard le silence prudent; et pourtant combien d'entre eux dans leurs magistères universitaires dissertent surl'engagement des intellectuels! Ne se reconnaîtraient-ils pas comme tels ou bien seraient-ils de ces intellectuels abstraits, coupés de toute détermination sociale ?

Une précision : je ne mène pas campagne contre L'Encyclopédie des PO en bloc mais contre l'un des articles. C'est le problème de l'enfant et de l'eau du bain ; habituellement on utilise cette métaphore pour empêcher que l'on jette le tout, mais dans le cas qui nous occupe l'eau du bain est plus que sale, elle est remplie à ras bord du sang des suppliciés que Brasillach envoya à la mort et je ne vois pas d'autre alternative que de jeter le tout.

Mais j'ai d'autres arguments que cette image destinée à produire un choc émotionnel...

D'abord ne mélangeons pas les niveaux : le problème général abstrait, tant débattu et jamais vraiment réglé de la responsabilité de l'écrivain n'est pas celui qui nous occupe même s'il est en toile de fond. Le texte d'Alice Kaplan disponible sur le site des "Amis de Robert Brasillach" (www.brasillach.com), texte repris de L'Humanité le 17 janvier 2002, me semble régler la question : «Ce débat sur le statut de l'écrivain est pour moi très français. Cette idée de "droit à l'erreur" a été exprimée très tôt par Jean Paulhan. Sartre, lui, dans le premier numéro des Temps modernes, soutient que l'écrivain doit prendre ses responsabilités, et que c'est en ce sens que la mort de Brasillach est un exemple. Pour Paulhan, l'écriture doit être libérée de tout contexte, de toute responsabilité, de tout engagement.

Mais rappelons, une fois encore, que ce n'est pas en tant qu'écrivain qu'il a dénoncé, appelé au meurtre, aux arrestations. Ce n'est pas son œuvre littéraire, d'ailleurs pas exceptionnelle, qui a été jugée, ni même ses opinions, mais son action politique. C'est le directeur de Je suis partout, responsable du contenu, qui est condamné. Le verdict est sur ces points d'une clarté absolue.

De Gaulle a refusé de gracier Brasillach et dans ses Mémoires, lorsqu'il parle de lui, c'est pour dire : «Le talent est un titre de responsabilité.» De Gaulle en fait une circonstance aggravante, et Maître Isorni son avocat, imité par André Bonet, une excuse.

Dire que Brasillach a commis une erreur politique, soutenir qu'il est une «victime de l'épuration» et en appeler à l'histoire pour le réhabiliter comme le fait André Bonet, ce n'est rien moins que du révisionnisme.

D'ailleurs c'est trahir Brasillach lui-même qui a déclaré à son procès: «J'ai pu me tromper sur des hommes, sur des faits ou sur des circonstances, mais je n'ai rien à regretter de l'intention qui m'a fait agir»… et cette phrase, c'est précisément celle qu'ont choisie ses amis pour accueillir les visiteurs du site ! (on peut y voir aussi leurs noms) Tu remarqueras que Brasillach parle d'action, pas de littérature et quand on écrit dans Je suis Partout les noms et adresses de juifs, de communistes, de résistants, il est clair que dire, c'est faire.

Mais il y a mieux, hélas, dans ce texte, notamment :

- l'intertitre «Le panthéon des lettres roussillonnaises» ! Tu pardonneras au sémioticien de démonter cette métaphore avec la rigueur qui s'impose lorsqu'on veut faire une démonstration, car c'est mon propos. Toute métaphore présuppose un parallélisme. En l'occurrence ici il s'agit d'un parallélisme entre le Panthéon de la République dont on a parlé récemment à propos de Dumas et d'un Panthéon local, virtuel qu'André Bonet ouvre à des «valeurs sûres de la littérature», avec, parmi elles, Brasillach. Allons plus loin; quelle est la fonction du Panthéon : elle est inscrite sur son frontispice: «Aux grands hommes, la patrie reconnaissante». Le parallélisme se poursuit donc de la «grande patrie» vers la «petite patrie» (le Roussillon), peut-être aussi des "grands" vers les "petits", mais je ne pense pas que l'inscription en soit pour autant affectée. A ton avis , de quoi le Roussillon doit-il être reconnaissant à Brasillach ? C'est là, pour ma part que je situe le dérapage, le franchissement de la ligne blanche par André Bonet et la métaphore est bien pratique pour faire passer l'ignominie: voila Brasillach, l'ennemi déclaré de la République, la «gueuse», admis dans un modèle réduit virtuel de son Panthéon,...pour commencer. Si ça, ce n'est pas une tentative de réhabilitation...

-la phrase :«A la Libération, il se constitua prisonnier parce que sa mère avait été prise en otage» est proprement insupportable: voila que la justice qui fit à Brasillach un procès républicain est ravalée au rang de la Gestapo en prenant une mère en otage ! Si ça ce n'est pas du révisionnisme....

-«Son œuvre, avec le recul du temps prendra sa juste place»; avec le recul du temps ? Pour ma part je recule au jour où, élève de l'école annexe située au rez-de-chaussée des HLM Saint-Matthieu en compagnie du fils de Michel Carola, les soldats allemands qui avaient encerclé les HLM, nous dispersaient à nos sorties en récréation pour voir s'il ne se dissimulait pas parmi nous. Ils l'ont pris sur le toit. Il était venu voir son fils… Il mourut sous la torture quelques jours après.

Tu vois, on en revient encore à l'émotion… mais l'émotion est produite par des actes, des actes eux-mêmes inspirées par des idées, de ces idées qui, si nous n'y prenons garde, vont rentrer dans notre Panthéon roussillonnais.

Et si on en débattait dans un lieu dont c'est l'une des principales fonctions : l'Université de Perpignan ?

Pour faciliter le suivi de l'affaire Brasillach, tous les articles s’y rapportant ont été numérotés par ordre de parution.