28jan 2003
Affaire Brasillach (20) : un texte de Guy Jacquet
00:00 - Par perpignan toutvabien - 2003
Cher Monsieur Thomas,
Vous m'avez gentiment sollicité pour connaître ma position sur «l'affaire Robert Brasillach», déclenchée depuis la parution de l'encyclopédie roussillonnaise. Votre demande me flatterait, si j'avais l'amorce d'un commencement à me sentir assez représentatif, pour que mon opinion ait quelque importance.
A tort ou à raison, mon orgueil dût-il en souffrir, vous aurez noté que je ne suis pas répertorié parmi les 50 personnes qui, pour l'Express, font «bouger Perpignan». Il est vrai que depuis 25 ans je n'ai commis que 30 mises scène, ne représentant que 540 soirées théâtrales sur notre seule ville (dont prés de 100 aux Estivales). Pas de quoi exciter un hebdo national, dont les choix ont du être guidés par les réseaux locaux habituels.
Je me console égoïstement, en me disant que d'autres artistes ou personnalités ne figurent pas non plus dans ce box-office, alors qu'ils me semblent, au moins, aussi dignes que d'autres d'y apparaître et qu'en l'occurrence, «faire bouger» ne signifie pas forcément «faire avancer».
Allez, nous mettrons cela sur le compte de mon ego dépité, n'est ce pas? Du coup je me demande vraiment au nom de quoi, vous souhaitez connaître mon opinion sur le feu qui brasille encore pour ce Robert, au point qu'on lui consacre une bonne place au chapitre littéraire d'une l'encyclopédie. Après tout, l'auteur de la rubrique est catalogué dans le who's who de l'Express, lui: ce n'est donc pas n'importe qui ! Comment voulez-vous qu'un petit théâtreux comme moi puisse juger des écrits d'une telle personnalité dont la profonde pensée et la compétence, remettent si allègrement à l'heure les pendules de l'Histoire?
Mais peut-être voulez-vous me pousser à en apprécier le décalage horaire?
Alors, soit !
Robert Brasillach reste pour moi une des plus sales figures de notre histoire récente. Mon père disait: «un salaud, d'autant plus dangereux et d'autant moins excusable, qu'il était intelligent, cultivé, brillant d'une syntaxe séduisante et d'un vocabulaire bourrés de talent.»
Ce manipulateur de haine m'avait jusque-là simplement écœuré par ses crachats de mots corrosifs. Ceux qui puisent en l'homme ce qu'il a de plus triste et de plus vil, donc de plus simple à faire émerger.
Et qui peut encore douter de la force meurtrière des mots ? (Voir les archives de Je suis partout, accessibles à ceux qui ne voudront pas s'en laisser compter).
Les mots de haine fomentent des actes de haine et les accompagnent. Relayés de suspicions, de peurs et de délations, ils envoyèrent mon père pour 26 mois de villégiature dans un camp sur le Danube ! Nombre de républicains de tout poil, résistants, juifs, communistes, homosexuels, francs maçons, débiles mentaux, tziganes, religieux, réfugiés, apatrides, artistes et écrivains, furent avilis, souillés, déportés et exterminés après avoir été noircis par l'encre des rotatives qui servaient l'occupant ou conspués sur les radios par des speakers en bottes S.S.
La mémoire de Brasillach n'est donc pas vaguement embrumée par un tulle de sympathies pour la cause allemande. Ce ne fut pas un collabo mercantile, lâche ou passif comme tant d'autres. Brasillach n'était pas le moindre des intellectuels. Brasillach avait choisi d'être un zélateur efficace du régime hitlérien. Et nous devons regarder cela en face: Brasillach était un nazi!
Son nom reste lié au rêve d'un Reich purifié pour 1000 ans, aux convois de la mort, au ciment des camps lacérés par les ongles de ceux dont les cris s'étouffaient sous l'ignoble.
Je ne veux pas savoir si Brasillach était un bon écrivain dont «l'œuvre chaleureuse restera à tout jamais…» Je m'en fous ! Je sais que la prose de Brasillach pèse pour longtemps, comme un béton grillagé de honte sur les consciences refusant l'amnésie.
Mon seul regret est qu'il ait été fusillé, car je milite farouchement contre toute peine de mort. La sienne nous aura privé de lui demander des comptes jusqu'au bout, sans verser dans la seule haine ou la rapide revanche des pelotons d'exécution. Notre mémoire commune s'en serait, peut-être, trouvée plus sereine et cela aurait, peut-être, évité le dérapage qui nous atteint aujourd'hui. Tous!
Car cette «encyclopédie» émane d'une collectivité d'élus qui nous représentent. Nous sommes donc tous légataires de ses périphrases floues, de ses qualificatifs délicatement choisis qui nous proposent un Brasillach aveuglé par une soi-disant «erreur» politique. Comme si un faux-pas de jeunesse l'avait rendu «victime d'un drame de l'épuration» d'après guerre.
En tentant de relativiser (voire remettre en question) les faits historiques, pour ne considérer que la surface ripolinée d'un écrivain quasi romantique, le rédacteur encyclopédique s'égare-t-il lui-même? Si oui, ce n'est plus une erreur: c'est une faute insupportable, même si Brasillach n'est pas Céline... et de loin! D'ailleurs, Louis Ferdinand m'écœure d'autant plus qu'il est immense, lui, et que je suis bêtement incapable de séparer l'homme au fiel antisémite, de l'écrivain aux cicatrices encensées. Même le titre, Voyage au bout de la nuit porte pour moi un contre jour terrible? Et pourtant, quel livre ! (Voir en annexe l'échange entre Céline et Robert Desnos, lequel mourut en 1945 au camp tchécoslovaque de Térezin).
Pour ma part, continuant à faire confiance à l'Histoire pour au final écrémer notre lessive, je persiste à vouloir l'y aider, vaille que vaille, même au prix de mes insuffisances artistiques. Je ne suis qu'un citoyen doublé d'un opiniâtre petit théâtreux de Saint Martin, savez-vous ?
Cordialement.
Guy JACQUET
Petite annexe, avant de s'endormir! Fin des années trente. Robert Desnos anime une émission de radio parisienne. Un jour il reçoit une lettre de Céline. Voici comment il la partagea sur les ondes:
«Chers auditeurs,
En réponse au compte rendu que j'ai fait de son ouvrage Les beaux draps, voici la lettre que nous avons reçue de Monsieur Destouches, dit Louis-Ferdinand Céline. Je cite :
"Monsieur le rédacteur en chef, Votre collaborateur Robert Desnos est venu déposer sa petite ordure rituelle sur mon livre, dans son émission du 3 mars. Pourquoi Monsieur Desnos ne hurle-t-il pas plutôt le cri de son cœur, dont il crève inhibé, "Mort à Céline et vivent les juifs!". Monsieur Desnos mène, il me semble, campagne philoyoutre. Que ne publie-t-il sa photo grandeur nature, face et profil, dans la presse? "
Fin de citation.
Si Monsieur Céline m'entend, qu'il sache que c'aurait été un honneur pour moi, Robert Desnos, dit Robert Desnos, d'être juif en ces temps particuliers.
Nous vous proposons maintenant d'écouter, chers auditeurs, une chanson Interdite en Allemagne, mais pas encore en France. Il s'agit d'un chant pacifiste allemand écrit par le poète Tucholsky, car la générosité comme la bêtise, sont également partagées dans le monde. Voici : Der Graben!
" Mère, à quoi bon avoir élevé ton fils pendant vingt ans. Il se réfugiait dans tes bras, tu lui racontais des histoires.... Il te l'ont pris pour la tranchée, pour la tranchée.... "
Mutter, wozu hast Du Deinen auf aufgezogen? Hast Dich zwanzig Jahr mit ihm gequält? Wozu ist er dir in deinen Arm geflogen, Und du hast ihm leise was erzâhlt? Bie sie ihn weggenommen haben. Für den Graben, Mutter, für des graben………»
Illustration : 45 du quai Vauban, maison natale de Brasillach et siège du Centre méditerranéen de littérature.
Pour faciliter le suivi de l'affaire Brasillach, tous les articles s’y rapportant ont été numérotés par ordre de parution.