26avr 2004
Quand j’entends le mot culture…
00:00 - Par perpignan toutvabien - 2004
Communiqué : Les Grouspuculés Associés vous invitent à prendre part à un débat public
__Quand j’entends le mot culture, je sors ma subvention !__
Qui a dit qu’il n’y a pas d’argent pour la culture ? Les lumineux échanges provoqués par la mise en cause d’un élu local chargé des affaires culturelles ont au moins rappelé que plus que de dénuement, les finances publiques dans ce secteur souffrent d’une gestion opaque, verticale et bureaucratique, soumise à toutes les formes d’instrumentalisation politique.
Quand la logique d’attribution des subventions obéit à des règles éloignées de l’idée la plus sommaire d’un fonctionnement démocratique et transparent, l’argent de la culture devient une arme parmi d’autres aux mains d’un personnel politique de plus en plus éloigné de l’univers de l’art, des livres, des films et des spectacles vivants. Dans une société où les chiffres et les indices économiques sont les seuls à avoir toujours raison, il semble que l’ignorance ne soit plus une tare mais la qualité requise pour la bonne gestion du modèle libéral. Dans la culture comme ailleurs, il s’agit d’être performant dans l’organisation et la défense de ses propres intérêts. Ici, point de particularisme local : Perpignan et les Pyrénées-Orientales offrent une caricature pittoresque de la situation nationale.
La création culturelle devrait être éloignée de toute préoccupation de basse cuisine électoraliste, mais elle y est largement subordonnée : la fermeture du centre d’art contemporain de la "Halle au poisson" est le dernier exemple en date. L’état de dépendance vis-à-vis du pouvoir politique dans lequel se tiennent les bénéficiaires des deniers publics, ou ceux qui en sont évincés, définit l’actuel paysage culturel et ses possibilités critiques. Contraint par la réalité marchande et souvent incapable d’en contester l’imaginaire, l’agent culturel tend d’abord la main et cherche ensuite l’inspiration. Le contrôle est d’autant plus efficace que peu se souviennent qu’il n’est pas interdit, malgré les risques réels, de mordre la main qui vous nourrit.
Il faut en finir avec un statu quo qui n’a que trop duré. L’argent de la culture est là, à la fois carotte et bâton, mais il est là. Alors qu’en faire ? Nous en appellons à la mise à plat et en question de la culture en terre catalane.
QUE VEUT DIRE UNE POLITIQUE CULTURELLE PUBLIQUE ? QUELLE GESTION DE L’ARGENT PUBLIC POUR QUELLE CULTURE ?
Débat public au cinéma Le Castillet, Jeudi 6 mai, 21H
La forme d’une ville
Pétition à Monsieur Jean-Paul Alduy, Maire de Perpignan Pour la défense de la Halle au poisson comme espace d’art contemporain
Monsieur le Maire,
En discutant avec les femmes et les hommes qui s’occupent de culture, dans Perpignan comme dans la plupart des villes et des villages du Roussillon, on est saisi par la profondeur de leur malaise comme par leur détresse, qui n’est pas seulement économique. Beaucoup d’entre eux font de la culture une exigence prioritaire et un principe de vie, et ils ne retrouvent ni exigence, ni principe, au sein d’une classe politique qui est censée les représenter, comme si, pour cette dernière, les choix culturels et l’interrogation sur la pertinence des médiums utilisés étaient des questions subalternes. Ils ressentent, sans toujours bien le formuler, que pour les politiques claironner le mot culture est déjà un acte culturel.
Ces femmes et ces hommes aimeraient ne plus être réduits à la chasse aux subventions ; ils aimeraient pouvoir parler de leurs projets, et participer, sinon aux votes des budgets (qui dépendent du résultat des divers mandats électifs) du moins aux débats et aux modalités pratiques de la répartition des masses financières engagées. S’ils s’interrogent souvent sur leur relation de subordination maladive aux subventions, s’ils en contestent le caractère exclusif et trop souvent partial, si les plus honnêtes d’entre eux savent bien qu’un surcroît de subventions ne donne pas un surcroît de talent, il leur semble qu’ils ont des comptes à rendre sur le sort de cet argent public, qui est aussi le leur.
Pour beaucoup, pour dépasser le corporatisme auquel ils n’échappent pas toujours, il leur paraît essentiel de redéfinir la nature de leur rôle, comme la place de la culture dans la société du XXIe siècle. C’est pourquoi ils interpellent aussi sèchement les politiques, non seulement au nom d’une certaine idée de la probité économique, mais pour leur reprocher de ne plus être concernés par la place de l’art et de la philosophie dans la cité ; pour critiquer leur désintérêt pour l’univers de l’art, des livres, des films et des spectacles vivants. Ces femmes et ces hommes n’acceptent plus l’indifférence des politiques pour la culture, y compris pour leur propre culture personnelle ; comme si les chiffres et les indices économiques étaient les seuls à avoir toujours raison, comme si l’ignorance culturelle n’était pas la victoire d’une barbarie toujours plus proche.
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Dans ce contexte difficile, qui ne peut être réduit à un stérile affrontement politique droite/gauche, sous peine de faire dévier le débat, sous peine de l’enfermer pour mieux le museler, il n’est pas surprenant que ces femmes et ces hommes, dont je me flatte de partager les craintes et les aspirations, en appellent à la convocation d’« États Généraux de la culture », en appellent à la rédaction d’un Livre blanc sur le sujet, en appellent à la mise à plat et en question de la culture en terre catalane, en appellent à sa redéfinition libertaire. Le prochain acte de ce mouvement, dont il ne faut pas mésestimer la profondeur ni la pertinence, aura lieu le 6 Mai à 21 heures au cinéma Le Castillet sous le titre volontairement provocateur de : « Quand j’entends le mot culture, je sors ma subvention ! » Je me permets, Monsieur le Maire, de vous y convier chaleureusement.
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Lors d’une rencontre autour d’une émission radiophonique de Nicolas Caudeville sur les dangers qui pèsent sur la République, vous m’aviez signalé, qu’une vingtaine d’années auparavant, vous aviez lu le livre du situationniste Sanguinetti « Sur les chances de sauver le capitalisme en Italie ». Je vous signale, puisque ce courant de pensée ne vous est pas étranger, ce qu’écrivait Guy Debord sur Ivan Vladimirovitch Chtcheglov (l’homme qui, âgé d’à peine vingt ans, théorisa l’urbanisme unitaire) : « On eût dit qu’en regardant seulement la ville et la vie, il les changeait. Il découvrit en un an des sujets de revendications pour un siècle ; les profondeurs et les mystères de l’espace urbain furent sa conquête. »
Ce jeune homme, au parcours fulgurant, nous a initiés aux mystères de la psychogéographie. Nous suggérant qu’une forme de tectonique des plaques influait les villes, il nous a appris à détecter les lieux de passage, les zones de failles et de fractures entre les différentes unités d’ambiances urbaines. En nous informant qu’il existait, au sein des villes, des zones de passages favorisant l’apparition de telles unités d’ambiance, Chtcheglov nous mettait en demeure de les entretenir et de les préserver, car les logiques du hasard ne sont jamais reproductibles. À Perpignan, dans le quartier qui s’organise autour de la place des Poilus, une de ces unités s’est développée. Cela tient à une conjonction hasardeuse et à la ténacité de certains Perpignanais à vouloir améliorer leur cadre de vie, en améliorant le cadre de vie de tous..
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Monsieur le Maire, on juge une ville à la qualité de la vie quotidienne de ses habitants ; à leur capacité collective à s’investir dans la vie de la cité, même dans des conditions économiques difficiles, même quand l’essentiel manque et que le superflu semble vain. La forme d’une ville est la somme de ses unités d’ambiances, propices à la complicité et à la fraternité, comme à l’enrichissement intellectuel et l’épanouissement personnel. Il y a des villes dortoirs ou mouroirs où plus une seule de ces unités ne subsiste. Ces unités doivent beaucoup aux habitants et un peu aux élus, et pourtant c’est aux élus que revient la lourde tâche de les prévoir et de favoriser leur émergence : il leur faut penser un aménagement de la cité qui tienne toujours compte de la capacité d’appropriation de ses habitants. Ici, le point de vue administratif doit céder la place à l’invention et à l’intelligence du devenir collectif. Ici, ce qui doit toujours gagner est l’art de vivre ensemble : ce qui unit et non ce qui divise. Ici, c’est une conjonction d’éléments hétérogènes qui doit déterminer un projet, et non un calcul électoraliste ou une unilatérale raison marchande. Plus les élus comprennent ces enjeux et ces paradoxes, et plus les habitants d’une ville ont plaisir à y vivre, et ses visiteurs à s’y attarder.
La qualité de Perpignan, comme de toute ville, tient à la qualité de ses unités d’ambiance : ce sont elles qui transforment les raisons d’y habiter en plaisir d’y vivre. Or une unité d’ambiance n’existe que dans la capacité des habitants à s’approprier des lieux en leur donnant un supplément d’âme. Une cité dortoir ne sera jamais une ville : la vie lui manquera toujours. Une ville est ce qui résiste au travail et au sommeil : ce qui résiste à la répétition du quotidien. Perpignan est la somme de ces lieux, contradictoires et parfois rivaux, mais toujours complémentaires, où des femmes et des hommes se rencontrent, dialoguent, mangent, boivent, flânent, s’instruisent, échangent, aiment, vivent, et pensent qu’on peut changer la vie, y compris la vie de leur cité.
Les villes ne valent qu’autant qu’on peut les transformer, sans nécessairement les modifier. Ainsi, inscrire l’art contemporain à l’intérieur d’une Halle au poisson relevait bien de l’art et d’une certaine forme de poésie, et transformait un espace sans vraiment en modifier l’architecture générale. Voilà pourquoi, dans le contexte de la crise qui oppose les politiques aux intervenants culturels, l’arrêt brutal et soudain d’une telle expérience est ressenti par nous tous comme une agression personnelle.
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Monsieur le Maire, songez qu’au cœur de Perpignan quelque chose de neuf a surgi, quelque chose ou le Catalan que je suis retrouve ses racines, par la modernité et la liberté d’esprit qui s’y déploie. S’il peut m’arriver d’être fier d’être Catalan, c’est au nom d’une certaine pratique de la démocratie, au nom d’une certaine idée de la liberté d’esprit. Je suis de ceux qui pensent qu’on est catalan par la langue et par la culture et non par le sang. La Catalogne dont je me réclame dénonce un pseudo catalanisme qui, ignorant sa propre langue et sa propre culture, fétichise son terroir en exclut tout rapport avec l’Autre ; un pseudo catalanisme qui se déclare bien pensant alors qu’il est seulement réactionnaire et xénophobe. Il existe dans Perpignan la Catalane, qui a tant besoin de redéfinir sa catalanité, un espace de vie qui s’est affirmé dans sa diversité et sa pluralité. Cet espace de vie est une zone s’ordonnant autour de la place des Poilus. On y trouve la Casa de la Generalitat, on y trouve la Halle au poisson, on y trouve quelques cafés, et la rue Pratilla au charme quasi oriental, et où bonheur des yeux le dispute au plaisir des papilles.
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C’était un pari audacieux de présenter de l’art contemporain en centre ville, dans un lieu qui ne lui était pas destiné. Pour beaucoup d’observateurs, y compris des observateurs bienveillants, l’échec était inévitable : l’emplacement ne pouvait occasionner qu’un rejet. Pourtant l’expérience s’est développée, sans jamais faire de concessions au public, toujours dans un rapport très rigoureux avec son sujet : faire connaître l’art contemporain en faisant admettre qu’un art, différent de l’art traditionnellement admis, pouvait exister.
Mal perçue la Halle au poisson était un espace que les Perpignanais évitaient. Petit à petit, parce qu’il faut du temps en toute chose, ce lieu s’est imposé, pour devenir déterminant dans le paysage culturel perpignanais. Il a fallu pour cela la conjonction que j’ai rappelé, et le déploiement d’une nouvelle mouvance humaine. Ce lieu est devenu, aussi soudainement qu’il avait été rejeté, un lieu de rencontre, un lieu de dialogue, un lieu où des êtres humains parlent et se rencontrent, rêvent ensemble et imaginent des projets et d’autres futurs possibles ; un lieu où ils peuvent boire un verre, en observant de nouvelles images, en les interrogeant et en posant des questions sur leur rôle, et plus généralement sur le rôle de toutes les images, comme celles que, contradictoirement et complémentairement, ils peuvent observer pendant Visa. Ici ce n’est pas pendant l’Été qu’on s’interroge sur la pertinence des médiums artistiques, et parfois sur la cohérence des médiums politiques : c’est toute l’année. Le rejet initial pour ce centre d’art contemporain (voire même le mépris) a cédé la place à l’incompréhension, puis à la curiosité, pour enfin aboutir à une vraie complicité.
Ceux qui au début se moquaient de ce qu’ils ne connaissaient pas, ont fini par admettre puis apprécier ce qu’ils découvraient : ils ont compris que les vidéos qui passent à la Halle au poisson, les concerts très novateurs qu’on y donne, dans la plus parfaite gratuité, ne sont pas de même nature que les images et les sons qu’on voit ou qu’on entend ailleurs. C’est là une grande victoire.
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Monsieur le Maire, les images que dispensent les moniteurs de la Halle au poisson ne sont pas des images habituelles, elles ne sont pas neutres, elles ont souvent un point de vue qui conteste notre système de représentation habituelle. Elles s’opposent même parfois à certaines images du photo-journalisme, telles celles de Reza qui, à Paris, ont orné les grilles du jardin du Luxembourg. Souvenez-vous de cette photographie d’enfant énucléé avec un pansement blanc et sali, qui suscitait chez certains spectateurs un commentaire admiratif devant une « si belle image ».
Pour beaucoup d’artistes contemporains une image de photo-journalisme ne doit procéder d’aucun artifice formel ou esthétique sinon elle témoigne d’une escroquerie. C’est ce genre de position, si minoritaire et peu entendue, qui rend certains artistes contemporains profondément modernes. On comprendra mieux ainsi que le travail de fiction de l’art vidéo, en falsifiant et manipulant le réel tend souvent à lui faire dire sa vérité cachée. Excusez cette longue digression, mais c’est ma façon détournée, du point de vue de l’art, de témoigner ici du travail de Vincent Emmanuel Guitter, de dire combien sont essentiels pour Perpignan son apport et sa présence, son action quotidienne, comme celle des femmes et des hommes dont il s’est entouré. À quel point, à eux tous, ils participent du nouveau rayonnement culturel de Perpignan.
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Monsieur le Maire, une ville de culture ne se limite pas aux mois d’été, c’est un travail de tous les jours. Aujourd’hui, autour de la place des Poilus il existe une unité d’ambiance rare. Et cette unité est condamnée par l’arrêt soudain de la nouvelle vocation plastique et expérimentale de la Halle au poisson, qui va retrouver dans les prochains mois sa fonction première de poissonnerie. On peut toujours justifier la pertinence de la raison économique. Ainsi la pertinence des chiffres justifie-t-elle le retour du poisson à la Halle au poisson. Parce que rien ne justifie effectivement la présence d’art contemporain dans une Halle au poisson : voici un paradoxe logique qui n’aurait pas manqué d’amuser Dali…. Par contre le fait qu’il y ait déjà deux poissonniers dans le périmètre de la place des Poilus ne gêne apparemment personne. S’il a fallu, pour faire sauter le parking (et fatalement le marché couvert de la place de la République), une sorte de référendum populaire ; s’il a fallu user de diplomatie pour faire sauter ce parking immonde, chancre absurde sur le visage de la ville, il ne faudra qu’une décision administrative aux effets quasi immédiats (2 à 3 mois) pour évincer l’art contemporain de la Halle au poisson.
Il y a de temps en temps des erreurs qui sont plus que des erreurs, qui sont des fautes. Ce sont des attaques contre l’art et fatalement des atteintes à la pensée et à la culture. Un bref instant le centre de Perpignan s’est remis à vivre et à espérer. Ici semblaient se reproduire, avec passion, le style de vie et la modernité de la Catalogne du Sud. Veut-on se venger de ce type d’exemple et de liberté ?
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Monsieur le Maire, la rénovation du centre ville est une bonne chose, si elle sous-entend le respect de ses habitants et la prise en compte de leurs désirs. C’est l’avenir culturel de Perpignan qui se joue dans des décisions aussi maladroites. Revenez sur votre décision, laissez-nous l’art, la vie et l’intelligence en centre ville. Méditons un instant sur cette proposition : « l’art c’est ce qui rend la vie plus intéressante que l’art ». Croyez en l’assurance de mon profond attachement à la ville de Perpignan.
''Jordi Vidal Citoyen théoricien en sa bonne ville de Perpignan Ce 24 Avril 2004''