16juin 2004
Oraison funèbre
00:00 - Par Fabrice THOMAS - 2004
He was a poor lonesome cowboy and he went in the sun
Il nous a quitté pour de bon ce preux chevalier des temps modernes, il ne reste de lui que son souvenir, sa légende, sa légende dans un pays de légende : il était l’incarnation du rêve américain, il était la preuve vivante que ça n’arrive pas qu’aux autres, il était le précurseur de ce que nous sommes en train de vivre, et il nous a quitté.
Il nous a quitté alors que son œuvre venait à peine d’être pérennisée ; n’avait-il pas été cet acteur de série B qui fut gouverneur de Californie, initiant cette tradition qui vient d’être perpétuée cette année même grâce à l’élection à ce même poste d’Arnold Schwarzenegger mais comparaison n’est pas raison et l’actuel gouverneur de cet Etat ne peut prétendre au même destin national que son auguste aîné : sauf à modifier la constitution fédérale, une personne née à l’étranger ne saurait présider aux destinées de cette super-puissance parangon d’intégration et exemple d’accueil des populations défavorisées si nous nous référons à la formule inscrite sur le socle d’un de ses nombreux symboles : la statue de la liberté.
Il nous a quitté alors qu’il n’avait jamais été aussi présent. Il incarnait à lui seul et la fondation de son pays, savant mélange de brutalité barbare et de rigorisme puritain (l’alliance de la dépravée et du juste), et l’époque qui l’a glorifié, ces fameuses années quatre-vingt dont seuls sont nostalgiques ceux qui ne les ont pas vécues (les années fric et frime). Il était tout ça à lui seul : l’aide à ceux qui ont faim au nom de la bonne conscience (surtout lorsque cela permettait de lutter contre le danger marxiste en Amérique du Sud et plus particulièrement au Nicaragua) et la glorification des marchés financiers au nom de l’efficacité libérale (l’éthique protestante gouvernait le monde dans un néo-matérialisme : nos biens terrestres sont la preuve de notre salut prochain). En ce siècle finissant, Wall Street avait remplacé le Vatican et le Dieu Dollar avait converti la planète entière (il fallait être Pol Pot pour avoir voulu supprimer préventivement et Dieu et l’argent).
Il nous a quitté alors que le rêve qu’il nous a fait faire se perpétue car, avant même qu’un éditorialiste écrive que nous sommes tous américains, nous nous sommes tous, à cette époque sentis être des vétérans de la guerre du Vietnam (y compris en France où pour une certaine génération l’offensive du Têt à Huey est ressentie comme une plus grosse défaite que la chute de Dien Bien Phu) grâce à l’utilisation de l’image, du cinéma ; de même qui n’a pas, grâce à lui, caressé le rêve, un jour, de s’éclater en devenant trader voire même de s’exploser en étant astronaute. Il était la revanche de son pays, de ses échecs et de ses atermoiements passés, il était l’homme de la fiction.
Il nous a quitté alors que nous nous réveillons enfin. Il voulait incarner les Etats-Unis d’Amérique mais il a été celui qui a permis la destruction de l’Etat fédéral sans que cela ne profite pour autant aux Etats fédérés. Il a été celui par qui a été possible le développement de la violence du libéralisme économique parallèlement à celui du rigorisme religieux et du puritanisme moral. Il a été celui qui aurait permis la chute du mur de Berlin, mais ce faisant il est celui qui a rendu possible l’effondrement de son système. Il a voulu être l’incarnation de certaines valeurs, il a été celui qui a permis la disparition de valeurs certaines.
Il nous a quitté et je ne peux m’empêcher de paraphraser Pierre Desproges : cette année quand j’ai appris que le Doyen Carbonnier était mort, j’ai pleuré comme un môme ; cette même année, quand j’ai appris la mort du Président Reagan, j’ai pris deux fois des nouilles.
Olivier Massot
Webmaster Mercredi 16 Juin 2004