Après avoir enquêté auprès d’historiens, d’archéologues, de conservateurs, d’archivistes… les clichés et les idées reçues tombent et une évidence saute aux yeux : ce n’est pas parce que la Septimanie ne nous dit rien qu’elle ne veut rien dire et ce n’est pas parce que la Septimanie n’a jamais eu d’existence officielle que la Septimanie n’existe pas.

Étrange acte de naissance que celui de ce mot, "Septimanie", qui apparaît pour la première fois dans une lettre de Sidoine Apollinaire, en 471, cinq ans avant la chute définitive de l’empire romain d’Occident. Dans cette lettre, Sidoine Apollinaire parle des Goths qui n’éprouveraient que «dégoût» et «répulsion» pour «leur Septimanie» et qui seraient prêts à violer «les frontières de leur ancien territoire», pourvu qu’ils puissent s’emparer de nouvelles contrées. En 471, la Septimanie, dont parle Sidoine Apollinaire ne peut donc, en aucun cas, désigner le Languedoc-Roussillon actuel. Les Wisigoths (les Goths sont divisés en Wisigoths et Ostrogoths) sont tout juste en train de s’y installer. Ils sont à Narbonne depuis 462 et il n’est pas sûr que Nîmes soit déjà en leur possession. Non, en 471, quand Sidoine Apollinaire, qui est alors évêque de Clermont, parle de «leur» Septimanie, il ne peut désigner que le sud-Ouest de la Gaule, où les Wisigoths sont installés, comme fédérés, depuis 418. Septimanie vient du mot latin septimanus, «relatif au nombre sept». La Septimanie ce sont les sept cités qui forment le premier royaume wisigoth en Gaule, les six cités d’Aquitaine (Bordeaux, Agen, Angoulême, Saintes, Poitiers, Périgeux) et leur capitale, Toulouse. Les historiens sont sûrs que la Septimanie n’est pas une dénomination romaine car elle n’apparaît pas dans la Notitia Dignitatum, rédigée quelques décennies plus tôt, vers l’an 400, qui détaille l’organisation de l’empire en une longue liste de tous les postes civils et militaires d’Orient et d’Occident. Le terme septimani n’y désigne que les soldats de la VIIe Légion et le Languedoc-Roussillon actuel fait partie de la Narbonnaise Première (à l’exception de la Cerdagne rattachée à la Tarraconaise, la province dont Tarragone est la capitale). D’après André Bonnery, historien, il est probable que Sidoine Apollinaire soit lui-même l’inventeur de ce surnom Septimanie. Il est d’ailleurs le seul, à son époque (le Ve siècle), à l’utiliser et, qui plus est, une seule fois dans près des cent cinquante lettres et vingt-quatre longs poèmes qu’il nous a laissés. (1)

En 507, les Wisigoths sont battus à Vouillé (non loin de Poitiers) par l’armée franque de Clovis. Ils perdent Toulouse et l’Aquitaine et se replient vers le sud, vers les provinces d’Hispania, l’Espagne actuelle. Ils ne conservent au nord des Pyrénées qu’une partie de la Narbonnaise, qu’ils appellent Gallia, ou provincia Galliae, c’est-à-dire la Gaule. Ils la conserveront jusqu’en 720, jusqu’à la disparition de leur royaume lors de l’invasion arabe et, jamais, ils ne lui donneront le nom de Septimanie. Les Francs, eux, désignent ce territoire sous le nom de Gothie, ou Gotia, c’est-à-dire le pays des Goths.

Le pays des Francs et celui des Wisigoths ne sont pas séparés par une ligne précise et fixe. La domination des uns et des autres s’exerce plus sur les villes que sur les campagnes. Et les villes tombent fréquemment dans un camp ou dans l’autre au rythme des incursions militaires. On aura, quoi qu’il en soit, un peu de mal à calquer les contours géographiques de cette «Septimanie» sur les limites actuelles du Languedoc-Roussillon. Si l’on se réfère aux travaux de Cécile Martin, spécialiste du sujet et de la période, on apprend que Uzès et Arles ne tombèrent jamais sous la domination wisigothe et que Carcassonne n’en fit partie que par intermittence. Le royaume wisigoth s’arrêtait aux pieds la Montagne noire et des Causses (la Lozère n’en fit jamais partie) et n’atteignait pas non plus le Rhône.(2)

Un temps à Narbonne, ensuite à Barcelone et à Mérida, la capitale du royaume wisigoth est définitivement transférée à Tolède en 572. La Gallia (Septimanie) n’est plus alors qu’une province périphérique reliée à l’Espagne, mais à près de mille kilomètres de la capitale. Elle ne manquera d’ailleurs pas de se démarquer. La Gallia des Wisigoths n’est pas assujettie aux mêmes lois que la péninsule, ses évêques ne montrent guère d’empressement à assister aux conciles de Tolède et toute son histoire est marquée par de fortes tendances séparatistes, par les révoltes et les sécessions. Terre de sédition, c’est ici que se repliera la noblesse arienne récalcitrante à la conversion de son roi au catholicisme. C’est aussi une terre de refuge, pour les juifs persécutés dans le reste de la péninsule.

C’est sous la plume d’un autre évêque lettré que va réapparaître la Septimanie. Grégoire de Tours, l’auteur de l’Histoire des Francs, reprend le terme créé par Sidoine Apollinaire pour l’appliquer à cette portion de l’ancienne Narbonnaise occupée par les Wisigoths. Mais, comme le souligne André Bonnery, Grégoire de Tours n’utilise ce terme que de manière très circonstanciée, pour les seize années, de 569 à 585, où la provincia Galliae comporte effectivement sept unités territoriales, évêchés ou cités comtales. Et comme Sidoine Apollinaire, Grégoire de Tours est le seul, à son époque (le VIe siècle), à employer le mot Septimanie. Quand les Carolingiens reprennent la Gothie aux Arabes, en 759, ils l’intègrent à leur royaume, comme «marche», c’est-à-dire comme zone frontière. Ils appellent alors cette région, marche ou marquisat de Gothie.

Ce sont les historiens qui vont adopter et transmettre le terme de Septimanie qu’ils ont trouvé chez Grégoire de Tours, dont les livres constituent la source à laquelle tous viennent puiser. C’est dans leurs écrits que la Septimanie se met à désigner la partie de la Narbonnaise à l’époque où elle se trouvait sous la domination des Wisigoths puis des Francs. On peut imaginer que le terme de Septimanie était à leurs yeux plus satisfaisant que celui de Narbonnaise (dont le sens est trop lié à l’empire romain) ou celui de Gothie (qui «faisait» trop importé, pas assez autochtone, pas assez franc).

Étrange itinéraire que celui de ce terme, Septimanie, qui finit par désigner, après coup, la Gallia des Goths ou la Gothie des Francs, alors qu’elle n’a jamais eu d’existence réelle, de réalité historique. En contrepartie, la Septimanie ne se déferra jamais de cette empreinte, culturelle et littéraire, dans laquelle elle a été forgée. Ce qui rend extraordinairement complexe la question de l’héritage de la Septimanie auquel on se réfère aujourd’hui. De quoi parle-t-on ? De ce que les Wisigoths nous apporté ou transmis ? De l’histoire ou du mythe ? De ce qu’a été la Gothie ou de ce que la Septimanie représente pour les lettrés et érudits régionaux ?

Que nous reste-t-il de la présence et de la domination wisigothe en Septimanie ? Du point de vue de l’archéologie, le butin est maigre. Le cimetière wisigoth d’Estagel nous a fourni un mobilier funéraire, très caractéristique et très intéressant pour les chercheurs, mais on est loin de la splendeur du trésor de Guarrazar (découvert près de Tolède). Les restes architecturaux, quant à eux, sont quasi nuls. La recherche archéologique sur cette période (en Languedoc et en Roussillon) en est à ses balbutiements. Les efforts ont jusqu’à maintenant beaucoup plus porté sur la préhistoire et à l’Antiquité.

Il ne resterait donc rien ? Rien de tangible en tout cas. Mais des souvenirs. Des souvenirs comme des noms. Les murailles tombent, les villes brûlent, les hommes meurent, mais les noms restent. Il suffit de surfer quelques minutes sur le site de Jean Tosti pour se convaincre que certains noms de famille « typiquement » catalans ont une racine germanique qu’on peut rattacher aux Wisigoths : Aliès vient d’Adalhaid (formé à partir des mots adal, noble et haid, la lande). Le nom Alduy vient d’Aldowin (de ald, vieux et win, ami). Les Armangau, Armangaud, Armengau, Armengaud, Armengol sont à rapprocher de ermin, qui signifie très grand et de gaud ou gald, le salaire. Imbernon est le diminutif de Imbern, formé sur les racines germaniques im, grand, et bern, ours. Jaubert est à rapprocher de Gautberht formé de gaut, du peuple goth et de berht, brillant. Les Raynal et Reynal tirent leur origine de Raginald, formé sur les racines ragin, conseil et wald, gouverner… Encore faut-il préciser que l’on trouve dans toutes les régions de France des noms de famille « typiques » qui sont en fait d’origine germanique et que si les populations ont adopté les noms des nouvelles élites, elles n’en ont pas pour autant adopté les mœurs et les coutumes. Le doute s’est même porté un temps sur le mot même de Catalogne. Gotolaunia, Gotoluna, Catalunna, Catalunya… Alors Catalogne - pays des Goths ? C’est peu probable car le terme n’apparaît qu’au XIIe siècle et est plus probablement lié aux gardiens de châteaux, les castlans.

Rien de tangible, mais du concret pourtant. La présence wisigothe correspond au moment où se met en place l’organisation de l’Eglise. C’est sous les Wisigoths que le Roussillon est détaché de Narbonne et que l’évêché d’Elne et celui de Carcassonne sont créés, en 568. Et ce sont à des saints « espagnols », chrétiens martyrisés sous Dioclétien en 304, que l’on dédiera les cathédrales de la Septimanie : Saint Just et Saint Pasteur pour Narbonne, Sainte Eulalie pour Elne… Aujourd’hui encore, ils en restent les saints patrons. Le monastère Saint Gilles du Gard, haut lieu de pèlerinage en Languedoc-Roussillon, aurait été fondé sur les lieux où le roi wisigoth Wamba, venu mater la rébellion du duc Paul, rencontra l’ermite Gilles.

La Septimanie existe pourtant. Ce n’est pas une réalité historique, mais une ambiance, une référence culturelle et lettrée. C’est par ce canal-là, celui des lettres et de la culture, que s’est transmise une certaine Septimanie. Sans pour autant faire une carrière remarquable. Côté lettres, deux revues ont porté le nom de Septimanie –celle du Centre Régional des Lettres fondée en 99, et celle de Paul Duplessis de Pouzilhac, éditée à Narbonne entre deux guerres. Septimanie, c’est aussi le titre d’une nouvelle, tout à fait mineure, de Valéry Larbaud… Côté ambiance culturelle, la Septimanie est le nom de l’antenne de la Grande Loge de France en Languedoc-Roussillon et elle a aussi été adoptée par quelques confréries, tels les Hospitaliers Jacquaires de Septimanie ou le Consulat de Septimanie (confrérie bachique de l’Aude)…

L’héritage auquel on fait appel, les «vraies racines» qui sont invoquées par le nouveau pouvoir régional ne tiendrait-elles finalement que dans ce mot ?

Septimanie. Un mot un peu flou, un mot un peu vide, autour d’une Septimanie qui n’a jamais existé. Mais qui a au moins un avantage. Celui d’évoquer une unité entre deux territoires qui ont évolué de façon différente pendant plus de dix siècles, avec des langues proches mais différentes, une histoire et des identités proches mais différentes. Pour rappeler, ou signifier, au Languedoc et au Roussillon, un dénominateur commun, une identité commune. S’agira-t-il pour la Septimanie de dépasser les identités ou de les nier ?

Car c’est bien par opposition au Languedoc-Roussillon que la Septimanie est décrétée – d’en haut. Pourtant les arguments avancés contre le Languedoc-Roussillon ne résistent pas à un examen lucide. Languedoc-Roussillon ne voudrait rien dire… Certes, il s’agit d’une entité administrative récente mais Roussillon, comme Languedoc ont un sens, uns histoire, une identité… Le Languedoc, tel que définit par les frontières actuelles, serait exsangue, comparé au grand Languedoc historique… C’est le cas d’autres provinces, comme la Bourgogne, sans que les Bourguignons n’aient de problème ni de revendications territoriales particulières… Le Languedoc-Roussillon sonnerait trop administratif… pas plus que les autres grandes régions françaises qui, elles, ne songent pas à exhumer le nom qu’elles portaient (vraiment) entre Bas-Empire et Haut Moyen âge : Sapaudia, Neustrie, Novempopulanie, Austrasie… Nous serons les seuls à nous réclamer de la Septimanie …

À l’heure où les régions cherchent à se distinguer, où on leur promet plus de pouvoir, il n’est pas étonnant que certaines d’entre elles soient à la recherche d’une identité culturelle fédératrice forte. Il suffit de décréter la Septimanie pour lui donner une existence. Suffira-t-il de l’imposer pour que l’on se reconnaisse en elle ? À moins que le Languedoc-Roussillon ne prenne conscience que sa force et sa nature réside dans le trait d’union qui relie le Languedoc-au-Roussillon.

(1)Géographie historique de la Septimanie au temps de Sidoine Apollinaire et Grégoire de Tours, André Bonnery. Actes des IXe journées internationales d’archéologie mérovingienne.

(2) Géographie du pouvoir dans l’Espagne visigothique, de Cécile Martin (maître de conférence en histoire médiévale à Lille 3). Ed. Septentrion Presses Universitaires.

Remerciements à Jérôme Hernandez et aussi à Olivier Poisson, André Bonnery, Jérôme Hernandez, Jacques Michaud, au musée archéologique de Narbonne, au musée de Cluny et à celui de Saint Germain en Laye… Lectures indispensables : André Bonnery, Jean Durliat, Céline Martin, Jean-Pierre Leguay…

Première parution de cet article : Le Petit Journal des Pyrénées-Orientales, juin 2004